Nous l'attendions depuis des semaines... voici HeRberT, né un mercredi soir à l'atelier, de l'imagination fertile de Valérie.

 HeRberT

rat            Le rat avait traversé devant elle, sortant du champ pour se diriger vers le fleuve. Cécilia avait sursauté mais n’avait pas été effrayée, ni le rat d’ailleurs. Chacun avait poursuivi sa route, l’un vers le point d’eau, l’autre vers le bout de chemin qui la ramenait vers la route, vers la vie citadine trépidante.

            Le rat était revenu sur ses pas pour voir l’humaine s’éloigner. HeRberT était encore étonné par le calme de cette dernière. Combien de fois avait-il fait ce coup-là : se jeter devant les humains ? Il ne tenait plus le compte mais c’était la première fois qu’il n’effrayait pas quelqu’un. HeRberT le savait : les rats provoquaient toujours une réaction répulsion ou amour. Lui, c’était toujours de la répulsion. Alors pourquoi n’avait-elle pas réagi comme les autres ?

            Sans réfléchir, HeRberT se lança sur les traces de l’humaine. Il ne devait ni lambiner, ni se faire repérer. Heureusement pour lui, il était un bon coureur. Il la suivit. Les gouttes de sueur de la femelle laissaient un sillage vaporeux chargé de cette délicieuse odeur qu’il affectionnait tant. Il avait reniflé cette femme bien avant qu’elle n’arrive à sa hauteur. C’est pour cette raison qu’il l’avait choisie, elle, pour voir si cette odeur doucereuse allait virer sous l’effet du stress. La réponse l’avait déconcerté : il n’y avait eu aucune modification décelable de la composition chimique. Il était face à un cas étrange. Il lui était impossible de rester sans comprendre. C’était plus fort que lui.

            On ne naît pas et on ne vit pas les premières années de sa vie dans un laboratoire sans que cela ne laisse de trace. HeRberT était né à la suite d’une erreur. Sa mère avait servi de cobaye pour l’expérimentation d’une nouvelle molécule agissant sur le ralentissement du vieillissement. Son père qui testait une substance chimique innovante capable d’augmenter l’activité cérébrale, avait été placé par mégarde dans la cage de sa mère et ce qui devait arriver arriva. Sa naissance (et celle de ses frères et sœurs) avait provoqué une crise. Le mal était de toute façon fait, il fut décidé qu’il serait objet d’analyses et de tests : analyses biologiques, analyses comportementales, tests d’intelligence, tests de rapidité, etc, etc.

            Grâce à ces années passées au laboratoire, il avait développé intelligence, sens de l’observation et plusieurs petites choses utiles et lorsqu’il fut relâché à la suite d’une action menée par des humains défenseurs de la cause animale, il ne fut pas dépourvu quand la liberté fut venue. Heureusement pour lui car ces satanés défenseurs les avaient abandonnés, lui et ses congénères, en pleine nature ! Puis d’abord, ces foutus bien-pensants ne s’étaient même pas posé la question de savoir si eux les rats souhaitaient être libérés. HeRberT serait bien resté chez lui dans son laboratoire. Lui qui avait été habitué à son petit confort,  se retrouver sans rien, en pleine nuit, avait été une épreuve éprouvante. Il eut la chance de survivre dans cet environnement inhospitalier. Il s’était habitué peu à peu à son nouveau mode de vie, mais pas à sa liberté.  

            HeRberT se faufilait entre les roues des voitures en longeant le caniveau. Il pistait l’humaine à l’odeur. Pour le moment, elle continuait sa route du même côté. Lorsqu’elle changerait de trottoir, la suivre deviendrait plus délicat. Il quittait son territoire, il devait donc faire à la fois preuve de prudence pour éviter de se faire repérer ou pire écraser, et de concentration pour se remémorer le chemin parcouru car il lui faudrait hélas bien revenir dans son habitat. 

            Cécilia marchait toujours du même pas malgré ce petit frisson qui picotait sa nuque, l’avertissant ainsi que quelque chose d’inhabituel se produisait. Elle ne se sentait pas en danger mais ce petit quelque chose l’intriguait. Elle s’arrêta devant l’immense devanture de la boutique de fringues. Tout en faisant mine de s’intéresser aux vêtements  exposés, elle cherchait dans les reflets que lui renvoyait la vitrine un indice pouvant l’éclairer. Elle ne décela rien. Elle ne pouvait compter sur son ouïe, le bruit de la balayeuse nettoyant la rue recouvrait jusqu’à la dispute du couple à seulement une porte devant elle.

HeRberT avait réussi à se rapprocher d’elle. Son odeur si forte le captivait. Il était prêt  à aller au bout du monde pour elle. Il se fichait de savoir maintenant  pourquoi l’odeur ne variait pas. Un souffle humide l’avertit brusquement et il fit un bond hors du caniveau quand le jet d’eau s’engouffra entre les roues des voitures. Il était à découvert sur le trottoir.

            Elle vit brusquement sur le trottoir un rat. Elle le reconnut de suite. C’était celui qui était passé devant elle sur le chemin de terre il y avait quelques minutes. Se pourrait-il que ce rat la suive ?  Amusée par cette idée, elle reprit sa route en ralentissant son allure. Arrivée devant la porte de son immeuble, elle s’arrêta un léger instant,  rentra en prenant soin de laisser la porte entre ouverte. Elle délaissa l’ascenseur. Une fois à son étage, elle réenclencha la minuterie. Elle ne referma ni la porte de communication ni  sa porte d’entrée.

            Heureusement pour HeRberT, elle habitait au premier étage.  Au bout de la première marche, il  en avait déjà plein les pattes. Il  lui en fallut du temps, du souffle et de la persévérance : il devait grimper son Everest à lui ! Il était désormais à l’intérieur de l’appartement. Son cœur se mit à battre à tout rompre : au fond de la pièce, à côté de l’humaine de grandes cages, et à l’intérieur deux rates.

            Cécilia s’approcha de lui, tout doucement elle se baissa et lui dit :

- Bienvenue !  

            Elle posa devant lui un bac rempli de litière, et dans un des coins, du coton. HeRberT regarda, méfiant. D’habitude pour obtenir une récompense, il devait faire quelque chose. Mais avoir réussi à grimper l’Everest  méritait bien une récompense. Sans plus d’hésitation, il s’approcha. Délicatement, Cécilia, le prit et le déposa dans  le lit de coton. De toutes les matières, c’est la ouate qu’il préfère… Il glissa dans un sommeil réparateur. Lorsqu’il ouvrit un œil, la lumière de la pièce semblait avoir changé. Il ouvrit le second et effectivement la lumière de la pièce avait changé. La lueur naturelle du soleil, dorée,  avait fait place à  celle artificielle  des humains. Il avait dormi d’un sommeil sans images. Autrefois, il était un des rares, voire l’unique rat, à pouvoir rêver en dormant. Mais depuis son retour à la liberté, il n’avait plus rêvé. Il ne savait pas s’il avait perdu définitivement cette faculté. Pour l’instant, de cela aussi, il s’en fichait. Il avait faim. Le petit bol de graines et de fruits était à portée de pattes. Ni une, ni deux, il dévora le contenu.

            Un rot de circonstance plus loin, HeRberT prenait ses aises et goûtait avec délectation à sa nouvelle situation. Il retrouvait son atmosphère coutumière. Il était à nouveau observé et il était rassuré. Il revenait vers un territoire connu.

            Cécilia contemplait son nouveau protégé. Il n’était ni un rat des villes, ni un rat des champs. Il était d’une espèce autre. Sa dégaine aurait dû l’effrayer. Ses poils avaient été singulièrement coupés. Il en manquait quelques touffes par-ci par là. Cela lui donnait un peu l’air galeux. Le haut de sa tête était teinté d’une drôle couleur orange. Avec son aspect, ce rat aurait remporté haut la main le titre d’animal de compagnie le plus moche.  

            Elle ne l’avait pas enfermé directement avec Abby et Gail. Cela n’aurait pas été judicieux. Elle ne l’enfermerait d’ailleurs pas dans une cage. Il ne tenterait pas de s’enfuir. Elle en était certaine.

            Elle laissa son petit monde et alla se coucher. Elle n’avait pas le courage de terminer de confectionner ses jeux  de scrabble personnalisés. Elle laissa sur le tapis éparpillées les petites cases (pancartes) en carton. Vu de haut, les lettres rendaient bien.  Restait à savoir comment les enfants allaient appréhender ses nouveaux jeux. Ils l’avaient épuisée ce matin avec toutes leurs questions, leur demande incessante d’explications. Elle n’était pas instit mais doctorante en psychologie cognitive expérimentale. Si sa thèse sur « Les mécanismes cérébraux de l’apprentissage de la lecture » n’avait pas dépendu des résultats de ses recherches, elle les aurait volontiers envoyés paître. Elle espérait qu’une bonne nuit réparatrice lui ôterait la tension musculaire logée entre ses deux omoplates.

 

            Le lendemain matin, Cécilia ne traîna pas au lit. Elle alla voir comment se comportait le rat. Elle devait, se dit-elle, lui donner un nom. Il était tranquillement installé à côté des  lettres du scrabble. A son grand étonnement, certaines lettres étaient disposées ensemble.  Elle put lire Herbert. Elle regarda ébahie le rat et, mue par une intuition soudaine, lui demanda :

- Tu t’appelles Herbert comme Herbert Léonard ?

Quelle idiote ! se dit- elle aussitôt. Comment un rat pourrait-il connaître Herbert Leonard ?

HeRberT soupira. C’était à chaque fois la même chose. Dans le laboratoire, dès qu’un nouveau arrivait, il se trompait sur la prononciation de son nom. Et elle, au moins, n’avait pas entonné l’insupportable chanson de ce fameux Herbert Leonard. Non, non. Il n’aurait pas dû penser à cela. Les premières notes commençaient à se mettre en route dans sa tête.

STOOOOOOOOOOOOOOOOOOP ! hurla-t-il à l’intérieur de son cerveau. Il y eut un silence.

            Sans se laisser démonter outre mesure par cette prise de tête momentanée, HeRberT mit en avant le première r et le t de son nom. Restait à savoir si l’humaine était assez intelligente pour comprendre la signification de ses mises en avant.

- HeRberT prononça-t-elle

Elle avait compris.

            Cécilia n’en revenait pas. Il avait compris ce qu’elle lui avait demandé. Ce rat était vraiment un rat d’un autre genre. Il était capable d’écrire son nom ou de reconnaître les symboles caractéristiques représentant son nom.  Dans sa tête des rouages venaient de se mettre en route. Une idée était en train de prendre forme. Elle pourrait mener une expérience en comparant la capacité d’apprentissage de ce rat et celle de ses cobayes enfantins. Mais avant, elle devait établir une relation de confiance entre elle et lui ce qui ne semblait pas difficile. HeRberT avait vite trouvé ses marques et semblait à l’aise avec elle. Elle le prit contre elle et il se mit à couiner.

            HeRberT avait le cœur qui battait à tout rompre. Il n’avait pas l’habitude de ce genre de démonstration, du contact direct avec les humains. D’habitude ces derniers le manipulaient avec des gants et ils ne l’avaient jamais mis contre eux. Même le professeur Pivoines n’avait jamais eu une telle familiarité. Pourtant, il tenait à ses petits protégés et veiller à leur confort et leur bien-être. Lorsqu’il avait vu ce que ce petit avorton de Calvin avait fait de son rat préféré, son sang n’avait fait qu’un tour, il aurait été capable de le tuer ! Alertés par les cris de fureur du Professeur, ses collaborateurs  l’avaient  maîtrisé avant que ce dernier  ne passe à l’acte. Pour rigoler, ce Calvin de malheur n’avait rien trouvé de mieux que de teindre les poils d’HeRberT d’une horrible couleur orange, de le raser sur les côtés et couper ses poils en dégrader le long de son dos. Le stress et l’allergie à la teinture l’avaient mis dans un état horrible : un véritable pouilleux ! Alors aujourd’hui, être manipulé par une humaine, même  de bonne volonté ne le rassurait pas.

            Cécilia n’insista pas et reposa HeRberT  dans son bac. Il alla directement se cacher dans le coton. Abby et Gail, museau contre les grilles de leur cage ne perdaient pas une miette de ce qui se passait.

Rassuré, il s’endormit et Cécilia partit travailler.                                  

 

            En l’absence de l’humaine, HeRberT quitta son nid douillet pour ratisser l’appartement. Il se faufila sous le canapé. Il n’y resta pas longtemps : il n’y avait rien à découvrir. Il continua son exploration en contournant un meuble immense. Arrivé derrière, quelques odeurs de nourriture lui parvinrent. Il était heureux de découvrir cet espace. Au laboratoire, il s’était souvent imaginé comment était la cantine, ce lieu où les humains se rendaient pour aller manger. Mais il ne resta pas longtemps : il reviendrait à la fin de son exploration, voulant garder le meilleur pour la fin contrairement à ce qu’aurait fait un rat normalement constitué ; mais lui, il était hors normes. En repassant au salon, il entendit les deux rates s’agiter. Il regarda dans leur direction. Il ne comprenait pas ce qu’elles lui disaient mais cela n’avait pas d’importance. Il s’occuperait d’elles un plus tard. Pour l’instant, il avait envie de découvrir tous les recoins de ce logement. Il se dirigea vers le fond de l’appartement. Il entra dans la petite pièce humide dont la porte était entrouverte. Dans l’angle, il y avait une petite corbeille dont un sac plastique dépassait. HeRberT avait horreur de ces cochonneries. Il voyait les dégâts que cela faisait dans la nature. Il tira dessus. La corbeille se renversa. Un drôle d’animal en sortit. Il était tout mince, assez long sans être large, avec quelques poils épars. HeRberT se mit sur ses gardes. Il s’en approcha lentement. Il dégagea une odeur douce, pas désagréable. HeRberT ne savait pas de quel côté était la tête. Il donna un léger coup de patte pour le faire réagir. L’animal ne bougea pas. Mais la patte d’HeRbert était devenue un poil poisseuse. Avec prudence, il la nettoya. Bizarrement, un goût de sucré se dégagea de la substance collée sur sa patte. L’autre, triste « cire » n’avait pas bougé d’un poil. Il décida d’être prudent et de quitter cet endroit. Il ressortit de la petite pièce  et entra dans une chambre. Cela, il savait ce que c’était. Emeline, une des chercheuses du laboratoire, avait amené un jour un dépliant sur l’hôtel où elle devait passer sa lune de miel. Elle s’extasiait devant la décoration, s’inquiétait de l’état de la literie, s’interrogeait sur la qualité des prestations fournies, notamment le petit déjeuner. Ces collègues avaient gloussé en lui faisant remarquer que tout cela n’était pas ce qui comptait le plus. HeRberT en avait déduit que la chambre était la pièce principale d’une maison.

Cet endroit lui plaisait. Il était donc hors de question de retourner vivre là-bas dehors. Il devait se faire impérativement adopter et d’après ce qu’il avait pu voir, cela ne serait pas difficile. Le seul point noir était l’affectation que l’humaine exprimait : il allait devoir se plier à certains débordements. Cet endroit confortable et sûr méritait bien quelques sacrifices.

 

            Plus tôt dans la matinée, Cécilia, intriguée par le comportement d’HeRberT, avait fait quelques recherches et découvert un article sur l’attaque d’un laboratoire expérimental et le kidnapping de rats. Sur la photo, un dénommé Professeur Pivoines qui ressemblait à s’y méprendre au professeur Tournesol, était dans tous états. L’article n’indiquait pas le protocole des expériences menées mais précisait que parmi tous les rats, un se détachait du lot par ses incroyables facultés. Cécilia sut qu’il s’agissait d’HerbeRt. Le professeur déplorait la perte de ses animaux d’une valeur irremplaçable. Ces derniers, d’après lui, n’avaient pas pu survivre hors du laboratoire. L’article datait de plus d’un mois. HeRberT avait pourtant démontré qu’il avait pu s’en sortir. A présent Cécilia connaissait l’importance d’HeRberT aux yeux du professeur. Cependant, en pensant à son nouveau petit compagnon, elle décida de ne pas le rendre à son propriétaire. Vu son état, il n’avait pas une longue vie tranquille devant lui. Il lui sembla donc préférable de le laisser profiter d’une retraite bien méritée, ce qui signifiait également qu’elle ne l’embêterait pas avec l’expérience qu’elle souhaitait mettre en place.  Elle testerait de façon ludique les capacités de lecture d’HeRberT juste pour elle. Elle les comparerait à celles des enfants et les résultats ne rentreraient pas comme sujet d’études de sa thèse.

 

            Quand elle rentra chez elle, Cécilia vit qu’HeRberT n’était ni dans son bac, ni dans le salon. Elle le chercha et le découvrit sur le tapis de sa chambre.  Elle s’approcha de lui. Il ne s’enfuit pas. Ce petit coquin dormait. Elle ne voulait pas qu’il prenne de mauvaises habitudes en s’endormant n’importe où. Elle le prit dans ses mains. Son petit corps était aussi mou qu’une poupée de chiffon. Cécilia constata avec une infinie tristesse qu’HeRberT était mort. Elle le garda un long moment dans ses mains sans bouger. Elle ne se demanda pas ce qu’elle devait faire de la dépouille. Il était évident qu’elle irait l’enterrer là où elle l’avait vu pour la première fois. Sur sa tombe de fortune, elle déposerait une petite pancarte indiquant « ci-git un génie». Elle laisserait ainsi HeRberT au repos éternel.