Piste d'écriture: à partir d'un texte de Danny Laferrière, "L'odeur du café", évocation sous forme de flashes à partir d’objets variés. 

 Souvenir d'école

cahier

1 L’écriture impossible :

 

Chez moi, c'est la dèche. Grand-mère ne veut pas que  j'utilise les brouillons qu'elle économise pour écrire ce qu'elle appelle des « sottises ».

 « Tu ferais mieux de repriser tes chaussettes », me lance-t-elle furieuse quand elle me surprend à  lire ou mieux encore écrire en cachette.

«  Tu gaspilles le papier et le papier c'est du travail des hommes, ça vient du bois ou des chiffons... ».Je n'écoute déjà plus, je connais tout ça  par cœur.

J'ai presque neuf ans  et j'ai ai appris un poème que m’enchante :

«  Tout suffoquant et blême

Quand sonne l'heure

Je me souviens

Des jours anciens

Et je pleure »

Ces vers me bercent. Je veux en écrire d’aussi beaux. A défaut je me récite indéfiniment les mêmes vers.

 

2  Le vol :

 

Non contente d'être monomaniaque, je vais aussi devenir voleuse pour la grâce de Verlaine.

La maitresse a rangé des cahiers neufs dans le grand placard.

 Un jour, à l'étude où je suis restée, je profite de son entretien avec une maman et de la distraction des autres enfants  et hop! je fourre prestement  un grand cahier vierge à double carreaux, dans mon cartable. Ni  vu ni connu, à moi l'écriture et les beaux poèmes!

 

 3 Des moments de bonheur :

 

Pendant quelques jours, grâce à la lampe électrique de grand-père que je remets soigneusement en place chaque matin, j'écris des poèmes sublimes, par exemple:

« Bonsoir ce soir, petit arrosoir

Sur toi sautille l'oiseau

Un bel oiseau ce zozo!

Ah! vraiment, je veux le revoir! »

et quelques autres du même tonneau.

Je compte les pieds, je décolle, je m'envole. C'est le bonheur!

Le cahier volé me semble léger et je l'enfouis dans le fond du cagibi avant de partir à l'école.

 

4 Branle-bas de combat :

 

L'école est en émoi. La maitresse nous demande de sortir le contenu de nos cartables. Quelqu'un a volé un cahier! C'est une abomination de voler le bien commun, c'est voler cent fois! Le maitre de la grande  classe nous réunit à dix heures dans la cour et nous fait une grande et belle leçon de morale. 

J'ai la gorge serrée, les jambes molles et des bruits de lavabo dans les intestins.

 

 5 Grand-mère fait le ménage :

 

 Grand-mère a nettoyé le cagibi et trouvé le cahier. Elle m'accueille en me balançant le cahier sous le nez :

« Qu'est-ce que  c'est que ça! Qu'est-ce que ça fait là! D'où est-ce que ça vient! »

Les feuilles du cahier me balaient rageusement le visage, la voix de grand-mère gronde comme un orage de montagne.
Je suis prise en tenailles entre la maison et l'école. Il ne me reste plus qu'à avouer.

« Mais pourquoi, hurle grand-mère, Tu sais ce qu'on leur fait aux voleurs? On leur coupe la main. »

Là, je n'ai plus rien à dire. Je me contente de pleurer sans pouvoir m'arrêter.

 

 6 Il me reste un copain :

Grand-mère m'accompagne et pose triomphalement le cahier sur le bureau de la maitresse;

«  Cette enfant me fera mourir! Voyez ce dont elle est capable! C’est une honte!

Je regarde mes souliers et mes larmes tombent en cascade de mon nez sur mon chandail.

Finalement je suis  condamnée à avouer ma faute à voix haute devant toute la classe. Grand-mère paiera le cahier à l'école et je la rembourserai par mon travail.

 C'est comme si je portais un bonnet d'âne sur ma tête. Tout le village me montrera  sûrement du doigt.

Seul mon copain Verlaine me murmure à l'oreille :

«  Et je m'en vais

Au vent mauvais

Qui m'emporte

De ça, de là

Pareil à la feuille morte ».