Piste d'écriture: soigner la "voix" d'un ou de plusieurs personnages, leur manière de penser, de parler. 

 

L’ennui

 

Ma mère a mis son accoutrement pour visite dans la famille : chaussures vernies, robe guindée et capeline, comme elle appelle son chapeau habillé. Et moi, j’ai dû revêtir le costume cravate ridicule que je déteste. J’ai chaud, mes chaussures me font déjà mal aux pieds. Tout est trop petit, j’ai quinze ans mais j’en parais dix-huit.

Moi qui voulais aller avec mon copain Pierre et son père, en bateau. Ce week-end, ils partent pour deux jours en mer, pêcher.

- Paul, dépêche-toi, nous allons être en retard. 300 km à faire pour Saint-Etienne.

- Je ne veux pas y aller. Laisse-moi ici sur le port, avec Pierre.

- Par respect pour ton grand-père, tu dois être présent. Pour lui, les cérémonies de famille, c’est sacré.

- Quelle idée d’aller à l’église ! Il y a longtemps qu’elle est mariée, tante Jacqueline.

- Ta tante Jacqueline et ton oncle Gaston font partie de la chorale de la paroisse. Tous ceux de la troupe ont voulu leur rendre hommage pour leurs cinquante ans de mariage.

Bon, je n’y échapperai pas. Je passe le voyage à bailler, sauf quand j’indique à maman les panneaux indicateurs qu’elle n’avait pas vus. De temps en temps je replonge dans Le père Goriot, que je dois terminer, on aura un contrôle la semaine prochaine. Je baille encore plus.

J’ai dû m’endormir pour finir. Nous voici arrivés. Maman a trouvé une place dans la rue adjacente à l’église, elle me secoue doucement. Je proteste pour la forme.

- Chut, nous sommes en retard. Rentrons sans bruit.

Depuis la mort de papa, maman est athée. Nous n’allons à l’église que pour les cérémonies familiales, comme le baptême de mon petit cousin ou le mariage de ses parents, c'est-à-dire rarement. Comme je ne connais pas les rites, les seules fois que j’y suis allé, ça m’a paru interminable. Je suis résigné à m’ennuyer encore cette fois, mais le plus dur n’est pas là. Après la cérémonie, il me faudra embrasser toute la famille, et supporter le repas. Quelle barbe !

Heureusement, nous étions arrivés alors que la cérémonie avait déjà bien commencé, et la chorale était sympa. Quel coffre il a, tonton Gaston ! Quelle voix, tata Jacqueline ! Je les trouverais presque touchants.

Nous nous retrouvons tous sur le parvis. La rencontre la plus typique est avec le cousin de l’oncle Gaston, Antoine. Avec de grands gestes, interpellant ma mère, il lui dit :

- Fouilla, il y a longtemps que je t’ai vue !

Là, il faut que je vous explique : nous sommes à Saint-Etienne, et dans le quartier de ma famille, on parle toujours le Gaga, dialecte que ma mère est censée comprendre très bien, et moi à peu près.  Mais grâce à mon grand-père, je suis capable en secret de traduire à peu près n’importe quoi.

- Tu es venue faire la pampille ? continue Antoine.

Qu’on soupçonne ma mère de vouloir faire la fête me donne envie de sourire.

- C’est ton matru ?

Là il s’agit de moi.

- Quel âge ça lui fait ?

- Paul a quinze ans, répond maman.

Alors, s’adressant à moi, le cousin incorrigible réclame :  - Allez, viens faire un bâ à Antoine.

Dans ses rêves… je tends une main virile, qu’il est obligé de serrer.

- Tu vas bien ? lui demande ma mère.

- Oh, couci couça. Hier j’ai porté un tas de gravats à la gandouse.

(La décharge publique, mes chers lecteurs).

- Aujourd’hui, je suis tout déculassé et j’ai la lourde.

(Il veut dire qu’il est courbaturé et qu’il a mal à la tête).

- Et ta femme ? demande maman. Elle ne t’a pas accompagné ?

- Ah, tu n’es pas au courant ? Elle mange les barabans par la racine.

- Décédée ? Je suis désolée. Je n’ai pas reçu le faire-part.

- Oh tu sais elle était bien malade… Tu étais en Afrique à ce moment-là, je ne t’ai pas téléphoné. Te bourlingues toujours pour la recherche ?

- Oui, je repars dans un mois…. Et ta petite-fille, demande maman soucieuse de se rattraper, comment va-t-elle ?

Amandine a dix-huit ans et elle s’est amourachée d’un ouvrier que la famille a mis longtemps a apprécier.

- Elle me tire peine. Depuis qu’elle est tombée sur une pointe rouillée…

Quoi ? elle est enceinte ? Elle n’a même pas son bac. Le cousin continue, persuadé que je ne comprends pas.

- … elle est tellement à barreaux que le docteur l’a mise en caisse.

Elle n’est donc pas prête de passer les examens : elle est en arrêt maladie. J’étouffe un sourire, et pour me rattraper, demande :

- Tonton Antoine, tu es toujours supporter des Verts ?

- Beauseigne, les Verts cette saison, ils sont finis bien ablagés !

- C’est vrai qu’ils étaient en piteux état.

- Hélas, mon gars. Assez basseuillé, on doit se mettre à table.

Eh oui, après cet intermède savoureux, voilà le supplice du déjeuner. Je m’y ennuie toujours fortement, surtout que je suis le seul ado de cette assemblée de cinquante adultes. Il n’y aura même pas Amandine…

Nous entrons dans le restaurant. Les plats qui défilent me donnent la nausée. Je suis étourdi par le brouhaha des conversations et des affrontements. L’année dernière, trop jeune, je n’avais pas droit à la conversation. Cette année je pourrais, mais ça ne m’intéresse pas, leurs histoires, autant discuter avec le Père Goriot. Je n’ai qu’une hâte, aller m’oxygéner. Mais comme le restaurant  n’a aucun espace vert, je suis condamné à rester assis. Combien de temps encore ? Je ne sais pas.

Je ne peux supporter le type en face de moi. J’ignore son nom. Septuagénaire au moins, il a la tête dans son assiette et mange bruyamment. Il doit avoir un problème avec son dentier et s’essuie les lèvres avec son morceau de pain. Sa compagne n’est pas mieux : elle sauce son assiette jusqu’à ce qu’elle soit propre, pas besoin de la passer à la vaisselle, elle est impeccable…

Je cherche dans ma tête la chanson que grand-mère fredonne tout le temps, mais pas moyen, je m’ennuie trop, comme grand-mère avec grand-père. Elle a soixante-dix ans, en pleine forme. Elle fait du yoga, de la randonnée, alors que grand-père en a 86, marche avec une canne et n’arrête pas de ronchonner. Aussi, pourquoi a-t-elle épousé un vieux ? Maman me répond : « Papi n’a pas toujours été vieux. Il était très actif, voyageait beaucoup pour son travail. Depuis son attaque cérébrale, la vieillesse l’a rejoint… »

Au bout de la table il y a affrontement entre oncle Gaston et son cousin Antoine, au sujet de la mine et de la manufacture.

-Tous des fainéants à la Manu, dit Antoine. Regardez où c’qu’ils en ont fait : fermée ! Qu’à la mine, quand il faut descendre à 675 mètres, c’est autre chose, il faut être courageux.

- Allez, laissons tout ça, dit Gaston, et trinquons.

- Oui, trinquons aux heureux mariés, dit ma mère, qui lève son verre pour calmer les esprits.

 

 

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