3eme épisode, suite et fin!

 

Cela faisait vingt jours qu’elle attendait l’appel téléphonique qui lui fixerait un nouveau rendez-vous, mais rien.  En plus de se rendre trois fois par semaine à l’hôpital de la Timone pour sa rééducation contre la claustrophobie, Victoria avait profité de son séjour pour mener à bien quelques traductions techniques qui lui avaient été confiées par un bureau avec lequel elle a déjà travaillé. Elle avait pu refaire connaissance avec la ville, y compris ses musées dont les espaces fermés ne lui faisaient plus peur.

Comme le traitement était terminé, elle prit cependant la résolution de rentrer en Corse. Elle venait d’acheter son billet quand elle entendit la sonnerie du téléphone. Elle pensa : « C’est grand-mère ». Non, au bout du fil il y avait Melle Breton qui proposait une entrevue pour le jeudi suivant à 14h, si cela lui convenait, tout en s’excusant de ce contretemps. Interloquée, la jeune femme réussit à répondre : « Oui oui cela me convient, jeudi à 14h. » Elle pensa : il faudra que je recule ma date de retour.

 ***

Victor, malgré quelques difficultés à marcher, avait repris ses activités depuis deux jours. Pour ce jeudi, sa secrétaire avait établi son emploi du temps : le matin, rendez-vous avec les fournisseurs italiens ; Victor excellait dans leur langue. Pour lui, faire de bonnes affaires supposait qu’on parle parfaitement la langue de ses interlocuteurs. Il souhaitait se passer d’interprète, et quand cela était impossible, travailler avec des professionnels qu’il connaissait bien. Pour le marché chinois, il lui faudrait un collaborateur capable non seulement de lui servir d’interprète lors de ses voyages là-bas, mais aussi de chercher et de traduire pour lui des études, et d’en rédiger le cas échéant.

« A 14h, poursuivit Melle Breton, tu as rendez-vous avec Melle Paoli, qui j’espère te satisfera. Ensuite, vérification des contrats et vérification du courrier, vu ta santé cela suffira pour ce jour. »

 ***

Victoria se rendit en bus à son rendez-vous  décontractée, sûre d’elle[1]. « Advienne que pourra, se dit-elle. Je suis sur le chemin de la guérison de ma claustro, j’ai mon billet de retour, j’ai une grand-mère qui m’attend. » Penser à Chrisanthème lui paraissait convenir particulièrement à cet instant ; en effet c’était la vieille dame qui, originaire de Canton, lui avait appris sa langue maternelle. Victoria l’avait perfectionnée lors de ses études, et la parlait, la lisait et l’écrivait à présent aussi bien que le français et l’anglais. « J’ai donc tous les atouts pour obtenir ce poste, songea-t-elle, à moins que je ne tombe sur un vieux ronchon impossible… » Ce qui la fit sourire.

Quand elle se présenta à l’accueil, on lui indiqua la marche à suivre, qu’elle connaissait déjà. Elle prit l’ascenseur très détendue.

Melle Breton l’introduisit dans le bureau en disant : « Mr Laborde… Melle Paoli. » En voyant la nouvelle-venue, Victor pensa : « Jolie fille, distinguée, un air un peu asiatique qui lui donne beaucoup de charme. »

- Bonjour, asseyez-vous ! Excusez-moi de ne pas me lever, j’ai eu un accident.

Mais Victoria était plus absorbée par le foulard qui se trouvait sur le bureau près du téléphone, que par les paroles de Mr Laborde. Elle fixait l’étoffe avec des yeux étonnés. « Il n’y a pas de doute, c’est le mien, pensa-t-elle. Je vois bien le mot Chrysanthème, le prénom de ma grand-mère, qui y est brodé. » Malgré elle s’exclama : « C’est mon foulard ! » en le désignant du doigt.

- Votre foulard, votre foulard ?

- Oui, il y a une vingtaine de jours je m’en suis servi pour faire un garrot à un accidenté de la route.

- Mademoiselle, quelle coïncidence, le blessé c’était moi. C’est moi que vous avez sauvé. Sans vous, je serais mort… Mademoiselle Breton, venez ! Venez voir mon sauveur ! Apportez le champagne, il faut que nous arrosions cela.

Victoria regardait cet homme, qu’elle avait appréhendé de rencontrer, et qui maintenant l’accueillait comme une amie. Il n’était pas si âgé que cela, une trentaine d’années tout au plus. Une belle stature, brun, le visage ouvert, les yeux pétillants. « Je vais aimer travailler avec lui, pensa-t-elle. Il faut que je fasse l’affaire. » Elle espérait qu’il ne se souvenait pas des noms d’oiseaux dont elle l’avait affublé[2] . Rougissante, ne put pourtant s’empêcher de le questionner :

- Pardonnez-moi mais cet accident… comment l’expliquez-vous ?

- J’étais préoccupée parce que je n’avais pas trouvé la collaboratrice adéquate pour nous développer à l’export en Chine.

- Je croyais que vous vouliez faire de l’import. Exporter en Chine, croyez-vous que ce soit possible ?

- Nos produits, mademoiselle, ont une technologie innovante. Vous apprendrez à les connaitre…

- Si je fais l’affaire[3].

- J’en ai l’intuition. Votre curriculum vitae est intéressant. Etes-vous prête à faire quelquefois de longs séjours là-bas ? Il nous faudra sans doute y monter une usine, pour imposer nos produits et notre technologie.

- N’aurez-vous pas honte de faire travailler des gens dans un pays qui n’a pas de considération pour ses ouvriers ?[4]

- Dans notre usine, les règles seront différentes, répondit Victor, plus intéressé que choqué par le répondant de la jeune femme. Vous m’aiderez à mettre cela en place…

- Si je fais l’affaire.

- N’avez-vous pas confiance en vous ?

- Si, mais je préfère passer le test avant, qu’après le champagne. 

- D’accord, répondit-il en souriant. Traduisez-moi cela…

Il lui tendit une feuille dactylographiée en chinois, dont il connaissait bien le contenu. Sans hésiter, elle traduisit. Il lui posa quelques autres questions, auxquelles elle répondit avec aisance.

- Trinquons à votre embauche, conclut-il. Melle Breton, vous trinquerez avec nous…

Victoria quitta l’immeuble le cœur en fête, et pressée d’annoncer la nouvelle à sa grand-mère. Elle serrait dans sa main le foulard porte-bonheur. Dans un mois, elle s’envolerait pour la Chine.



[1] Mais vous l’avez remarqué, plus de taxi !

[2] Là, nous ne pouvons trancher. Mais ce qui est sûr, c’est qu’en ce moment précis, Victor ne s’en préoccupe pas.

[3] Quelle mouche pique Victoria ? Est-ce que ce Mr Laborde lui plait déjà trop, et elle cherche à s’en défendre ? Ou veut-elle lui montrer qu’elle a les pieds sur terre ?

[4] Sa grand-mère serait bien de son avis. Mais Victoria fait-elle bien d’ouvrir la discussion lors d’un entretien d’embauche ?