Parfum de bière et

retour à l'enfance

 

Ce onze novembre aux Camélias. L'établissement se situe un peu à l'écart du village. Au loin les la fanfare municipale se fait entendre. Ses flonflons ne parviennent qu'assourdis. C'est l'été de la Saint-Martin, l'ultime rémission accordée par la saison qui s'avance avant que l'hiver ne s'installe définitivement. Un pâle soleil éclaire les bords de Loire, au climat réputé pour sa douceur et sa modération. Selon Monsieur météo, le reste de la France affronte la rudesse du temps. Dans la salle de séjour, la télé hurle sans arrêt. Toutes les émissions de la journée sont centrées sur la commémoration de l'armistice, un défilé se déroule en ce moment sur le petit écran. Conséquence des troubles de mémoire propres au grand âge ? Personne ne sait plus au juste qui fête quoi. Les derniers « poilus », vrais artisans de la victoire, ne sont plus là pour en parler.

Pas très matinaux, ces pensionnaires en robe de chambre. À dix heures du mat', ils traînent encore à la table du petit déjeuner, éclusent leur bol de café ou de thé, finissent de grignoter leurs tartines. Cette poignée de seniors réputés valides, constitue le premier cercle de la maison de retraite, une élite en quelque sorte. Ils tiennent le haut du pavé, n'en faisant qu'à leur tête.. Le personnel fait preuve de tolérance avec eux … accepte leurs caprices. Ils a bien assez de fil à retordre avec le second cercle, peuplé de zombies rivés à leur fauteuil roulant. Ceux-là sont reconnaissables à leur regard halluciné, perdu dans le vide. Ils n'ont rien d'autre à faire que distiller le temps et tromper leur ennui devant le récepteur. Chacun guette tout le monde et les têtes se tournent au moindre mouvement. Les incurables, ceux qu'on ne voit jamais parce qu'ils ne sortent jamais de leur chambre, constituent le troisième cercle, celui des grabataires. Le quatrième cercle se situe du côté du cimetière. On cite discrètement ici un turn-over moyen de l'ordre de trois ou quatre ans.

Mais évitons de parler des choses qui fâchent ! Au Camélias, ce jour de fête ressemble à tous les autres. Sauf qu'il tombe un vendredi Rien de plus à en attendre que des jours précédents, ni de ceux qui vont suivre, à l'exception d'un ordinaire amélioré.

Déjà le personnel s'affaire en cuisine à la préparation du repas de midi.

« Raie au beurre noir, raie de la misère ! » soupire Bérénice, la doyenne du groupe des pas-encore -éclopés, découvrant le plat du jour qui vient d'être affiché

  - Oui, mais accompagnée de pommes vapeur, ça change tout ! Et puis c'est aujourd'hui jour maigre ! La religion interdit de manger de la viande... surtout à celles et ceux qui n'ont plus de dents pour la mastiquer », rétorque Gaston, son vieux complice, pour la taquiner.

Gaston est un peu plus jeune que Bérénice. À l'âge qu'ils atteignent, quelques mois de différence, ça compte, on ne dirait pas. En fait, il l'aime bien, cette aînée, en dépit des flèches qu'il lui décoche de temps à autre. En l'occurrence, il la chine à propos de son ratelier ; mince sujet de conversation, s'il en est, mais entre le menu du jour, la guerre de quatorze et les dents de Bérénice, il n'y a guère de choix.

Simone réagit mal. Cette vieille dame a la sensibilité à fleur de gencives

Fred intervient soi-disant pour calmer le jeu. On en revient au point de départ de la conversation, d'ordre gastronomique. Sur la raie, avance Fred, un petit coup de Muscadet (ou de Cabernet, c'est comme on veut) serait le bienvenu. Dans une vie antérieure, il était maître de chais d'une cave troglodytique près de Chinon. Ce septuagénaire est considéré le « jeunot » de la bande, mais traverse une crise d'adaptation, du fait de son installation récente aux Camélias. Fred considère la maison de retraite comme une geôle. À l'en croire, il n'est venu là que sous la pression insistante de sa famille. Il y a pour cela des raisons qu'il ignore. C'est juste qu'il n'a pas encore pris ses marques, mais ça viendra. Bienvenue à la confrérie, lui dit-on, en attendant qu'il en ait assimilé les codes ! Au vrai, Fred a la voix pâteuse et l'oeil vitreux, car pour surmonter sa déprime, il a tendance à picoler. Le médecin du centre, au courant de ce fâcheux penchant, le fait discrètement surveiller. Il ne l'a pas mis carrément au régime sec, ce serait inhumain, le personnel contrôle sa consommation.

Ulric n'est pas d'ici. Il est Alsacien d'origine, ça se connaît à son accent. Comme Fred, il a quelque part un problème avec l'alcool. À cette nuance près que ce buveur de bière n'apprécie pas les petits blancs de la région, il soutient que le Gros-plant du pays nantais lui donne des aigreurs d'estomac. Invérifiable ! Quand il était plus jeune, Ulric se rendait en Bavière en début d'automne avec ses potes. Ensemble, ils faisaient la mégateuf durant l'Oktoberfest. Quelle kolossale ambiance dans les cabarets enfumés ! En avalaient-ils, à eux tous, des litres et des litres de bière ! Évidemment, tout cela se décline au passé. À son âge, on n'imagine plus qu'on peut tenir des quantités pareilles. Tout juste s'il se permet de temps à autre une modeste canette (à ce qu'il prétend) , qu'il appelle sa boîte à frissons. Son plus grand plaisir est de siroter sa bière à petites gorgées, assis sous la tonnelle en grignotant des Bretzel.

Marcelle somnole. Elle vit perpétuellement dans une sorte d'hébétude et serait bien en peine de suivre les conversations. Elle est comme retombée en enfance. Aux repas, elle ne fait que chipoter. Le reste du temps, elle rêve, ou tripote son doudou, qui joue aussi le rôle de souffre-douleurs. Elle le serre sur son coeur tout en le griffant et bave. Ce devait être à l'origine un ours en peluche. Aujourd'hui, c'est une masse informe, lacérée par les ongles de la détentrice, imprégnée de son aigre transpiration, de salive et de tendresse. Quand Marcelle dort pour de bon, elle sourit : son doudou veille sur elle.

NOUNOURS

Rien que pour la faire bisquer, Gaston donne une chiquenaude au nounours. Oh, pas très fort, mais cela suffit pour que Marcelle s'éveille en sursaut. Elle s'agrippe à son fétiche, y plante ses griffes, essayant de le retenir.... Son geste convulsif, mal contrôlé, finit d'éventrer l'ours en peluche, qui tombe en pièces. Patatras ! Pauvre doudou ! Le voilà qui gît sur le carrelage. Sa panse déchirée, à présent béante, épand le son dont il est garni comme un cadavre exsude le sang. Funérailles ! Tout le monde a l'impression qu'il vient de se commettre un assassinat. Marcelle pleure à chaudes larmes... à moins qu'elle n'ait pissé sous elle. Il se produit une pluie bienfaisante en train d'arroser le terreau du bac à fleurs. En cet instant d'une émouvante gravité, Ulric n'a rien perdu de son humour alsacien. Pince- sans-rire comme pas deux, il déclare solennellement à l'assistance d'un ton que ne désavouerait pas un croque-morts :

« Recueillez vous tous. Nous allons maintenant procéder à la mise en bière ! »