Piste d'écriture: à la manière de Boris Vian dans L'écume des jours, créer un monde qui bascule peu à peu dans le fantastique.

 

Au fond des bois…

Par Rolande Bernard

 

Jacinthe vit dans une famille un peu bohème. Son père artiste peintre, sa mère poétesse, lui ont donné une certaine liberté de pensée. C’est une petite fille d’un minois délicat, éveillé, plein de charme, encadré de beaux cheveux blonds bouclés. Des yeux pétillants. Gaie, vive, elle est malgré son jeune âge pleine d’imagination.

Elle aime se promener dans la forêt qui se trouve près de l’habitation de ses parents.

- Les sous-bois, c’est mon domaine, dit-elle. Je m’appelle Jacinthe, je suis donc une clochette des bois, comme le muguet. Ces fleurs me parlent, parce que je suis née dans une corolle. Et c’est une fée qui a bien voulu me confier à mes parents pour m’élever. Je fais partie du petit peuple fleuri.

- Tu racontes des histoires, Jacinthe, lui dit sa cousine Pauline, d’un an plus âgée qu’elle. Elle a un visage plus mûr que son âge, des yeux un peu durs. Ses cheveux raides et sombres ont été coupés à la Jeanne d’Arc par sa mère, qui a trop de travail au restaurant pour s’attarder à écouter les sornettes de sa fille. Pauline vit dans un monde où ni la coquetterie, ni la rêverie n’ont leur place.

- Arrête de dire des bêtises. Les enfants ne naissent pas dans les fleurs, maman me l’a dit.

- Tu prétends qu’il n’y a pas de fée ? rétorque Jacinthe d’un ton acerbe. C’est faux, il y a des fées, quand je vais jusqu’au lac, la mienne est là, elle sort de l’eau.  Comme elle est belle… Elle est toute rayonnante. Avec sa baguette magique, elle fait venir autour d’elle de beaux poissons multicolores. Les lapins, de couleur rouge ou bleue, viennent danser au son du violon joué par les grenouilles. Elle me dit qu’elle va toujours me protéger, parce qu’elle est la fée Clochette et qu’elle est ma marraine.

- Arrête, arrête Jacinthe, lui demande avec insistance Pauline. Ce ne sont que des mensonges. Tu ne vois jamais de fées. Moi je suis allée plusieurs fois au lac, il n’y en avait pas.

- C’est parce que tu n’es pas une clochette, tu ne fais pas partie de notre monde, lui répond Jacinthe. Moi je la vois toutes les fois que j’y vais. Elle me parle, elle m’a raconté que dans la mythologie, la jacinthe serait née du sang de Hyacinthe, jeune homme tué par Zéphyr lors d’un lancer de disque. Apollon, peiné par cette tragédie, aurait fait naitre de son sang une jacinthe rouge, pour qu’il revive éternellement.

- Qui t’a raconté cela ? interroge Pauline. C’est dans les poèmes de ta mère que tu l’as lu ?

- Non, dit Jacinthe en tapant du pied. C’est la fée Clochette qui me l’a dit ! Oh et puis tu m’embêtes. Tu vis dans une ville, comment peux-tu voir la magie de mes bois ? Jamais plus tu ne viendras en vacances chez moi si tu continues à me contredire.  Moi, quand je raconte cela à Paul, il me croit lui.

- Oh bien sûr comme il est amoureux de toi, tu peux lui faire avaler toutes les couleuvres que tu veux. Moi non, tout ce que tu racontes est irréel. .. Et je ne crois qu’à ce que je vois, comme par exemple cette licorne qui arrive, comme tous les soirs, pour boire au lac !

Les fillettes, réconciliées par la beauté de l’animal à la robe immaculée, la suivirent prudemment, de loin, pour ne pas l’effrayer. Elles arrivèrent ainsi sur les berges de l’étang.

- Là, chuchota Pauline, tu vois, j’y crois, tout le monde sait que les licornes vivent au fond des bois. Par contre, tes fées et tes crapauds joueurs de violon, tu peux les garder, je n’en veux pas. Maman dit toujours de son oncle qu’il a un crapaud dans sa poche…

- Et alors ? demanda, à voix basse elle aussi, Jacinthe.

- Bein ça veut dire qu’il est avare, et je ne l’aime pas.

- N’importe quoi ! Les crapauds sont des animaux généreux, la preuve, écoute !

Des notes de violon et de flûte s’élevaient en effet dans le crépuscule. Les retardataires de l’orchestre des grenouilles arrivaient en bondissaient.  Pauline commença par grimacer puis, prise par les rythmes de valse, se mit à danser, en faisant virevolter sa jupe bleu marine, qui devint semblable à une aile de papillon. Jacinthe la rejoignit en riant.

Mais, avisant une étoile filante, elle dit à sa cousine :

- Tu vois, ma fée n’est pas venue, parce qu’elle sait que tu es là, mais elle vient de passer dans le ciel pour me dire bonsoir.

Pauline, tout en tournoyant, haussa les épaules :

- Tu as vraiment trop d’imagination, ma petite !

 Toutes les deux rejoignirent la maison en sautillant, et en chantant, Jacinthe la chanson de la fée Clochette, Pauline celle de Jeanne d’Arc.