Piste d'écriture: écrire avec tous ses sens.

 
 Soirée d'automne

  Alors qu'en cette douce fin de journée d'automne la lumière déclinait lentement sur le petit port, laissant place à un ciel orageux, Alphonse, la solitude dans l'âme, prit son petit panier en osier et sortit de sa tanière. Son antre, comme il aimait à le dire. Une nouvelle nuit de solitude, ténébreuse et angoissante se profilait ; une de plus sur l'éphéméride et une de moins pour son existence.

  Depuis la disparition de sa chère Madeleine, la vie avait perdu tout son sens, aussi tentait-il, en acceptant le quotidien, de survivre.

  Pour lui, tout était devenu contrainte, en particulier, les tâches ménagères qui au final lui paraissaient totalement inutiles.

  L'ultime mais indispensable corvée qui restait : les courses. Il ne pouvait pas y échapper, il le savait ! Aussi, avait-il pris l'habitude d'attendre la dernière demi-heure de la journée pour s'en acquitter. Pendre son temps et arriver juste avant la fermeture, en ignorant le mécontentement et l'énervement de l'épicière.

  Ce soir-là, tout en marchant sur le petit trottoir grisé par l'obscurité naissante vers le petit commerce, il sut au premier son du carillon des cloches, qu'il était en retard. Inconsciemment comme pour arrêter le temps, il ralentit encore sa lente démarche.

  Sa perception du monde, de l'espace, du temps avait changé. Il ne pouvait qu'avancer tête baissée. Tel un aveugle résigné, un aveugle bien voyant, il était devenu un de ces êtres usés par le chagrin et la rudesse de la vie.

  Encore quelques mètres le séparaient de sa destination, quand le cri strident des mouettes attira son attention. Elles se chamaillaient en plein vol , ce qui le sortit de ses pensées. De là où il se trouvait, il ressentit la proximité de la mer. 
  Il en avait oublié l'existence. 
  Par saccades une odeur intense et humide d'iode inonda ses narines, ce qui le fit instinctivement renifler. 
  Aussitôt, il s'arrêta et s'assit sur un petit banc en bois, un de ceux installés sur les quais, juste le temps de se re familiariser avec tous ces bruits. Il discernait le ronflement des vagues et il réalisa que le marin, vent de la mer, s'était levé. Il lui battait vigoureusement le visage.

  "La nuit ne sera pas paisible" pensa-t-il.

  Il pouvait aussi percevoir le claquement des drapeaux et le cliquetis des mats qui s'agitaient au rythme de l'intempérie. Le vent avait gagné en intensité et le hululement des bourrasques s'infiltrant dans les arbres, le fit frissonner.

  La houle s'était amplifiée. Elle rugissait et fougueusement, venait s'écraser pour mourir sur les rochers.

  Il lui sembla que la cacophonie des oiseaux s'était synchronisée à tout ce vacarme.

  Un terrible sentiment d'abandon le fit frémir et il ressentit le besoin intense de s'enivrer de l'air frais, le laisser s'engouffrer dans ses poumons, aussi prit-il une plus grande inspiration.

  C'est alors qu'une voix retentit, une voix sortie de l'au de-là.

  "Des oranges. Oui, te souviens-tu de mes oranges...?" Des seins colorés,fermes à souhait, surgirent à son esprit.

  Un tressaillement lui traversa le corps.

  Cette voix au creux de son oreille, il l'avait reconnue.

  Ses doigts se crispèrent sur l'anse du panier.

  Mais, déjà il s'imaginait tâter les fruits, des fruits lourds, gonflés par le désir, des fruits défendus. Il les caressait d'une main fébrile.

  L'imperceptible odeur des agrumes exaltait son esprit, et instinctivement il amplifia son inspiration. Immédiatement le froid de la nuit le transperça et lui brûla l'intérieur du corps. L'atmosphère chargée de terre mouillée mêlée à la poussière ambiante remontaient dans l'intimité de ses souvenirs.

  C'est alors qu'un autre fruit pulpeux, velouté, surgit de ses pensées : une pêche. Une pêche charnue aux couleurs halées couverte d'un léger duvet de poils. Il ferma les yeux pour apprécier cette nouvelle vision, sous ses doigts la douceur de la peau soyeuse du visage, du corps de celle qu'il avait tant chérie.

 femme_mangeant_du_raisin Seul, assis sur le petit banc il se raidit, il faisait front à l'orage qui pointait sur le littoral, mais aussi à celui qui maintenant l'envahissait et le tenaillait.

  Dans son extase, Madeleine le regardait en souriant. Elle avait à nouveau changé d'attitude. Elle s'amusait à jouer avec une grappe de raisins. Sa bouche voluptueuse le fit saliver. Elle enroulait sensuellement sa langue rose autour des petits grains. Les lèvres pulpeuses qu'il avait embrassées avec fougue et amour n'étaient plus qu'invitation et tentation !

  Il ressentit la pluie chargée d'embruns le pénétrer. Il était gelé, mais au fond de lui un feu ardent le bouleversait et l'extirpait de sa solitude.

  Tandis que la tempête s'éloignait, avec elle, sa douleur s'estompait, il se libérait enfin de ses chaînes.

  La longue chevelure ébène de Madeleine s'envolait dans le vent, elle lui frôlait le visage. Telle une sylphide, l'ombre de sa femme se mouvait langoureusement à la lueur de la lune voilée.

  Puis soudainement elle disparut dans la nuit.

  Un goût salé submergea ses papilles. L'averse mêlée à des larmes coulait sur le bord de ses lèvres.

  Enfin il avait trouvé la paix, il souriait !