Piste d'écriture: décrire avec tous ses sens, ainsi que les sensations du corps. 

Réminiscence

 

libellule  Francine  a travaillé tard cette nuit : son mémoire de maîtrise sur Proust l'accapare depuis maintenant presque 6 mois et hier encore, elle se demandait pourquoi, alors que l'on s'est endormi et qu'on se réveille le matin, le corps a conservé la mémoire des objets, la place de la table , de l'armoire, de la fenêtre, alors que l'on était enseveli dans le monde des rêves ou rien n'est logique.

Voilà qu'instinctivement et instantanément  les yeux s'ouvrent et reconnaissent la géographie des lieux. La conscience s'est évanouie dans l'oubli nocturne de ce que fut la chambre, mais le corps a étrangement conservé jusqu’ à la hauteur du plafond, la distance des murs, l'itinéraire qui va le mener du lit à la salle de bain, en évitant sans les voir les obstacles habituels. Qu'en est-il alors d’une chambre d’hôtel que l'on occupe pour la première fois, que l'on n'a pas encore empli de sa présence, dont on n'a pas encore apprivoisé les itinéraires ?

Le sommeil a surpris l'étudiante au milieu de ses questionnements : elle dort encore, toute habillée, au milieu de ses feuilles noircies d'encre .Elle a fabriqué un cocon chaud et bienfaisant avec les matériaux habituels : l'oreiller, la trousse d'écolier, et ce vieux pull informe qu'elle met toujours .Elle n'est pas dans une chambre d’hôtel, elle est dans sa chambre.

 

Francine s'éveille doucement. Curieusement elle s'est retournée pendant la nuit : sa  tête est à l’envers, tournée vers la fenêtre alors que ses jambes reposent sur l'oreiller. Ses yeux s'ouvrent : rien ! Sans doute la fatigue : rester, dans cette position, ne pas bouger, attendre que son corps assimile sa boussole interne et se repositionne.

Le pépiement du merle  l'inquiète soudain : il ne vient pas du même endroit, il est coupé par le grondement sourd des voitures dans la rue, en bas : en bas ou en haut ? À  gauche ou à droite ? L'odeur du réséda semble avoir disparu, remplacé par des effluves de café qui montent ou descendent vers elle. Les cris et les rires des enfants de l'institution santa Maria tourbillonnent autour d'elle.

Il faut faire un effort, Francine imprime à son corps un demi-tour, pose ses pieds par terre : les pantoufles ont disparu, le sol est froid; une odeur de goudron surchauffé s'impose ; puis le parfum âcre de la fumée des voitures.

Ses pieds sont pourtant bien ancrés sur le sol glacial mais sa tête est sans doute en bas, peut-être dans la rue, suspendue dans le vide, en un tournoiement lancinant.

Ouvrir les yeux : blanc : vide, absence, infini. Fermer les yeux : écouter : à droite le merle, à gauche les enfants ; en haut les moteurs, en bas, les pas  nerveux de monsieur Berland le voisin  du dessus. Sentir : à droite le réséda, à gauche le café, en haut les gaz des voitures, en bas …

 Il faudrait peut-être se retourner dans l'autre sens, parfum rassurant de l'oreiller au patchouli, présence complice du vieux pull à l'odeur de chevelure ; froissement des feuilles de papier aux effluves d'imprimerie et d'encre: la trousse ! Vite !

Tâtonner, balayer de ses mains la surface encore chaude des draps : agripper l'objet cylindrique, et mou,  Francine le saisit et le brandit comme un trophée, elle cherche le sens de l'ouverture : de la droite vers la gauche : non, dans l'autre sens !  La fermeture éclair obéit : enfin une preuve tangible de vie ! Fouiller, saisir le stylo à plume, dévisser le capuchon, combien jouissive est la possession du stylo, son ouverture , son dévisse ment tour après tour, de la droite vers la gauche, son saisissement entre le pouce et l'index, la plume vers le bas, et le feulement de sa danse sur le papier : Francine dessine des lettres, des « l » , elle cherche un mot avec les « l » , pourquoi pas « libellules » ?

Libellules, sa main voltige de bas en haut, puis redescend pour remonter en arabesques. Elle revoit le tableau noir à l'école et les belles lettres dessinées par la maitresse, et l'odeur de la craie et son crissement: libellule :

Et si la reconnaissance immédiate des objets et des lieux après le sommeil  de la nuit venait  d'une lointaine  réminiscence ?

 

Louis Portejoie, septembre 2013.
Photo: http://chezminette87.centerblog.net/rub-Animaux-libellules-.html