Mille-fleurs 12

Une visite épicée1.

ÉPICES

 Ils n'osaient y croire et c'était pourtant vrai : l'épisode cévenol touchait à sa fin. Audrey et Max purent enfin sortir de leur prison, bulle d'amour éphémère, et faire quelques pas à l'extérieur, humant l'air matinal à pleins poumons. C'était comme au premier jour du monde, la terre émergeait, « mouillée encore et molle du déluge »2, avec des relents de vase et de feuillages pourris. Le temps, plutôt doux pour la saison, avait soudainement fraîchi. Le mistral venait de se lever, chassant les nuages de pluie et dégageant la ligne d'horizon. Le ciel était redevenu limpide. « La Cévenne » (comme on dit ici) camaïeu de bleu pâle et de gris, avait retrouvé ses mille nuances. En ce début d'automne, entre les affleurements rocheux, éblouissants comme neige, la bruyère apportait par endroits ses touches rosées. Dans la châtaigneraie, les feuillages prenaient un ton mordoré.

Pendant ce temps-là, les images de la catastrophe défilaient en boucle à la télé, entrecoupées de témoignages en tout genre et d'interviewes d'élus de divers bords. Ces derniers se pressaient sur les lieux de la catastrophe. Ils se disputaient l'honneur d'être vus les premiers sur le petit écran, si possible « en situation », preuve évidente de leur efficacité dans ces circonstances dramatiques. Sans doute la perspective des prochaines échéances électorales n'était-elle pas étrangère à ce zèle ostentatoire. Ils gesticulaient à qui mieux mieux, dégoulinant d'intentions généreuses pour appeler à la solidarité générale en faveur des sinistrés. Il fallait se dépêcher, car l'actualité s'use vite et l'émotion collective est de courte durée. Dès le lendemain, un règlement de compte entre mauvais garçons dans la banlieue de Marseille détourna l'attention des media. Le jour d'après, un débat sur l'intégration des gens du voyage et celui récurrent, sur les rythmes scolaires, reléguèrent définitivement dans l'ombre les inondations de Lazerche.

Et pendant ce temps-là, les riverains galéraient pour nettoyer la boue, ils remettaient en état ce qu'ils pouvaient - le reste étant bon à jeter – Cela ressemblait à une rue de Naples, tout le monde faisait sécher au soleil les effets détrempés.

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Il y avait tant à faire chez eux que Maxence et Audrey crurent qu'ils n'y arriveraient jamais. Comment s'y prendre et par quel bout commencer ? Ils étaient plongés dans un profond désarroi, lorsque quelqu'un cogna à la porte. Ils ouvrirent : un visiteur imprévu se tenait sur le seuil, en blouse grise, son béret à la main. Ils lui firent signe d'entrer.

L'inconnu (qui n'en était pas tout-à-fait un) se présenta comme le propriétaire de l'épicerie voisine, juste au coin de la rue :

«  Bonjour, moi c'est André Viala, Dédé Viala qu'on m'appelle... On se connaît juste de vue, mais vous devez bien me remettre. »

Et c'était vrai. Cette silhouette un peu lourde leur était familière. On ne pouvait manquer d'identifier Monsieur Viala à sa légère claudication. Les deux jeunes gens passaient quotidiennement devant son étal, ils avaient remarqué que l'épicier était présent tôt le matin et fermait tard le soir, qu'il avait de beaux fruits et légumes, mais ils n'avaient jamais eu l'occasion d'entrer dans sa boutique. Audrey expliqua d'un ton embarrassé qu'ils étaient nouveaux à Lazerche. Alors, forcément, ils n'avaient pas encore eu le temps de faire le tour des ressources locales. Leur histoire était cousue de fil blanc. Ils eussent mieux fait d'avouer carrément qu'ils trouvaient plus simple et plus pratique de prendre la voiture et remplir leur chariot à l'hypermarché le plus proche, une fois bonne fois pour toutes chaque semaine, que de faire leurs courses au jour le jour dans le quartier !

Sauf qu'aujourd'hui, problème ! Ladite grande surface était à présent sous les eaux. Cela ne surprenait personne à Lazerche, où l'on savait pertinemment que le propriétaire de la chaîne avait obtenu une dérogation des pouvoirs publics pour construire en zone inondable. Ce n'était pas demain la veille que l'hyper allait rouvrir. Un chance pour le commerce de proximité....

L'épicier avait le triomphe modeste : la période à venir serait dure pour tous gros et petits, à ça près, c'était sûr et certain, que les gros en pâtiraient moins que les petits.

« Vous m'autorisez à en griller une ? »

Pourquoi pas ? Audrey ne fumait que des Marlboro light. Dédé refusa la cigarette qu'elle lui tendait, sortit du paquet un tabac brunâtre qu'il roula dans une feuille de papier diaphane. Il avait l'habitude de faire un peu traîner cette opération. Cela lui donnait le temps de réfléchir avant d'entrer dans le vif du sujet. Il aspira une bouffée et dit d'un ton conciliant :

«  Notez que je vous comprends, vous les jeunes, vous vivez à cent à l'heure, et n'avez ni l'occasion ni le temps d'acheter au détail ! »

Audrey postula sans conviction que, « lorsqu'on n'a pas l'occasion, on la crée » et que « tel qui n'a pas le temps, le prend ». Ce n'était pas exactement son cas. Bien sûr, tous deux allaient changer leurs habitudes, maintenant qu'ils avaient fait la connaissance de leur gentil voisin épicier.

Son interlocuteur hocha la tête d'un air sceptique.

« C'est à voir. À présent, que je vous dise l'objet de ma visite. On est tous dans la dèche, il faut qu'on s'entraide. Ma boutique est sens dessus dessous. Il y a chez moi tout un stock de denrées périssables qui ont pris l'humidité. Pommes reinettes du Vigan, justes mûres à point, oignons doux des Cévennes A.O.C., j'en passe. Ensuite, un lot de figues fraîches, l'eau me vient à la bouche rien que d'y penser, et puis un arrivage de cèpes et de girolles de Florac, je vous raconte pas.

  - Désolé pour vous, monsieur Viala, nous compatissons de tout coeur !

  - Il n'y a pas à se lamenter. Juste à agir. Une bonne part de la marchandise est encore consommable, à condition de faire vite le tri.

  -  Qu'attendez-vous au juste de nous ?

  - Que vous m'accompagniez à ma boutique si le coeur vous en dit (évidemment pas sapés comme vous êtes : tout baigne, il faut vous attendre à patauger un bon coup). Enfin c'est comme vous voudrez. Vous m'aiderez à nettoyer le plus gros, remettrez un peu d'ordre et pour votre peine, vous garderez ce que bon vous semble. Je ne peux pas mieux dire ...

Un peu confus, Audrey et Max acceptèrent cette proposition. Le désastre n'était que trop réel. Cette épicerie, hier si avenante avec ses rayons tenus nickel, impeccablement disposés, faisait aujourd'hui mauvaise figure. Bon, on allait arranger ça, ce n'était pas la mer à boire, ne serait-ce qu'en raison de la capacité de stockage limitée de cette épicerie de quartier. À trois, en retroussant leurs manches, ils auraient accompli le plus gros du travail et vu leur farce à la fin de la journée.

De temps en temps, les jeunes gens marquaient une pause à leur manière. Ils échangeaient une furtive caresse, ou se dissimulaient derrière le comptoir pour mieux se bécoter. Monsieur Viala n'y voyait que du feu. Ou plutôt, faisait celui qui n'a rien vu.

« Ce n'est pas tout ça, dit-il en toussotant pour garder contenance. Ranger donne soif ! Vous boirez bien un coup de Farfadet avec moi, cevin-là n'est pas trafiqué. Il vous donnera du coeur à l'ouvrage ! »

Ils n'en avaient pas besoin, mais cela ne se refusait pas. Ce n'était pas Maxence, un « fils de la Cévenne » comme son hôte, qui ferait fi d'un produit de son pays ! Il jugea ce cru fort honnête, quoique un peu vert à la vérité. Il fallait attendre un peu pour le boire, ce vin ayant un arrière-goût astringent. Ledit Farfadet ne manquerait pas (selon lui) de se bonifier avec l'âge.

SEMEUR

 Mis en confiance par l'amabilité de ces jeunes, la chaleur de l'alcool aidant, Dédé Viala entreprit de se raconter. Quelques années auparavant, il exploitait une trentaine d'hectares en polyculture dans la région du Vigan. Il s'était progressivement « mis en bio », pratiquant même avec succès la vente directe sur divers marchés de la région. Et puis patatras ! Tout s'était effondré avec son accident de tracteur. Le monstre d'acier s'était renversé sur un coteau rendu glissant par la pluie et lui avait écrasé la jambe. Il s'en était remis petit-à-petit, marchait péniblement, mais avait dû céder l'exploitation. Alors, il avait ouvert ce petit commerce à Lazerche, pour survivre. L'épicerie ne rapportait pas des cents et des mille. Mais enfin, son commerce ne marchait pas trop mal jusqu'au jour de l'inondation. Là, il allait devoir rembourser ses dettes, peut-être en liquidant son fond de commerce. Audrey lui proposa de passer la voir personnellement à son agence. Tenant compte de ses difficultés du moment, le Crédit languedocien pouvait lui proposer de renégocier ses emprunts. Il bénéficierait aussi d'une large autorisation de découvert sur son compte courant. Courage donc, s'il tentait de renflouer son affaire, rien n'était perdu pour lui.

André Viala voyait désormais l'avenir sous un jour plus serein. Ses jeunes voisins le quittèrent à la tombée de la nuit, les bras chargés des mille trésors du terroir cévenol. Mais surtout, ils s'étaient fait un nouvel ami. Au fond, se dirent-ils, les catastrophes naturelles ont au moins un avantage : elles créent un climat de solidarité, permettent de mieux de connaître ses voisins et de leur parler. Ils venaient d'avoir leur premier contact avec l'épicier du coin !

 

 Illustration : Simon Bening, livre d'heures Hennessy, « Mars ». Miniature de calendrier conservée à la Bibliothèque royale Albert 1er, Bruxelles.

1 Piste d'écriture : Faire surgir un personnage par un trait particulier (caractère, physique, situation).

2 Victor Hugo, Légende des Siècles, « Booz endormi ».