Pistes d'écriture: des photos, et : ce qui est dit, ce qui est pensé.

 

L’arrivée de Jade

 

Un coup de fil vient d’apprendre à Nicolas et Julie l’arrivée dans ce monde de leur première petite-fille, que les parents ont prénommée Jade. Leur émotion est vive.

Tout en regardant Julie avec tendresse, Nicolas lui dit :

« Qu’est-ce qui nous arrive, ma chérie ? Ce n’est pas possible ! Nous venons de prendre un coup de vieux… dit-il en s’asseyant.

- Eh oui mon amour, nous voilà grands-parents.

- …Et pourtant, reprend-il songeur, je n’ai pas l’impression d’avoir parcouru un si long chemin ! Il me semble que c’est hier que notre fille est née. Tu te rappelles ? ajoute-t-il avec un sourire complice.

- Oui, dit-elle en prenant place près de lui et en lui pressant la main. Nous avions tous les deux vingt-deux ans…

- Que vingt-deux ans ! Nous étions un peu effrayés de cette nouvelle responsabilité, mais si heureux de concrétiser notre union… Nous avions tant d’amour à donner.

- Je me rappelle, elle est arrivée le 30 juin, par une belle journée ensoleillée, comme était notre cœur.

- Et dire que cela fait déjà vingt-huit ans ! Je te regarde, à part quelques rides, tu n’as pas changé…  dit-il avec un sourire admiratif, qui fait rosir les joues de Julie.

- Et toi non plus, répond-elle avec un air coquin, à part quelques cheveux blanc et un petit bidon, tu es toujours mon chevalier à moto. Et te voilà pépé ! »

Ce constat les fit rire aux éclats. Ils s’enlacèrent longuement, en repensant aux merveilleux moments passés ensemble.

Après cet accès de gaieté, Julie pensa : La naissance est-il une chose banale, ou un acte qui, bien qu’on en connaisse le processus, reste une énigme ? Tout en préparant une valise, elle se répondit à elle-même : L’arrivée d’un enfant devrait toujours être une joie, mais malheureusement, ce n’est pas le cas pour tous. Moi, ma naissance n’avait pas été désirée, je me suis imposée, pour la plus grande déconvenue de ma mère.

Elle attrapa sur les rayonnages bien rangés deux jupes pour elle, un pantalon pour lui, les plia avec soin dans le fond de la valise, puis examina la rangée de chemises et chemisiers. Autant prendre des teintes accordées, se dit-elle…

En un quart d’heure, le plus gros du bagage était prêt. Pour ma mère, ça n’aurait pas été la même chanson. Aurait-elle-même pu partir aussi librement que je le fais, pour faire la connaissance de sa nouvelle petite-fille ? Pas sûr, elle devait gérer une grande famille ouvrière, huit enfants, un seul salaire… Le quotidien était lourd. Le linge, par exemple, il ne tournait pas tranquillement dans la machine à laver… Elle revoyait sa mère penchée au-dessus de la planche à laver, en train de frotter les couches. Ou surveillant la lessiveuse sur le fourneau, qui débordait d’eau bouillante, ne pas laisser les petits s’approcher, surtout…

On peut comprendre, se dit-elle, que les grossesses, les allaitements, les couches, cette femme en était saturée. Je n’ai manqué de rien sur le plan matériel, mais de beaucoup sur le plan essentiel : trouver l’amour dans le cœur de ma mère. Sentir que je n’étais pas de trop.

Quand on est petit, on ne comprend pas. Plus tard, on devient bienveillant. Mais au fond de soi, cette blessure ne se referme jamais. Il y aura toujours un manque. A l’adolescence, que de questions je me suis posées ! Ne suis-je pas un enfant adultérin, que mon père aurait eu avec une autre femme ? Lui était si tendre avec moi, alors que Maman, malgré ses efforts, restait indifférente…

Sur le dessus de la valise, elle disposa avec soin les toutes petites grenouillères qu’elle avait achetées,  les chaussons minuscules, les ensembles colorés… toutes ces petites affaires si pratiques que sa mère aurait dû tricoter à la main.

Aujourd’hui j’ai confirmation que j’étais bien sa fille, mais venue après tant d’autres… Elle n’était pas la seule à se plaindre de ces grossesses répétées, pour la plupart non choisies. « Si on n’avait pas tant d’enfants, on n’aurait pas tant de misère ! » disaient les voisines de Maman, dans cette cité ouvrière du Nord.

Après la naissance de notre seconde fille, j’ai pu avoir une discussion avec Maman. Elle m’a expliqué que c’était trop dur pour elle, que c’était plus fort qu’elle, elle avait pris les choses de la maternité en aversion. Elle aurait aimé n’avoir que deux enfants, comme moi. Mais, à peine avait-elle fini d’allaiter, qu’elle se retrouvait enceinte. Elle ne pouvait pas assumer tant de fatigue, si peu de temps à elle… Le plaisir s’était mué en cauchemar.

Julie a clos la valise d’un coup de fermeture éclair. Pourquoi revenir sur mon passé ? se dit-elle. Aujourd’hui je suis grand-mère, allons voir cet enfant qui a été attendu comme le messie, cette petite fille que nous allons chérir. D’ailleurs, Jade est un nom de pierre précieuse…