Piste d'écriture: un jeu de cartes parmi lesquelles on tire, 1 une situation (ici: j'ai d'étranges hallucinations avec mes nouvelles lunettes), et un mot (ici: calculette).

 Enchaînée

L’air moite est presque irrespirable, je me sens nauséeuse sous mon masque… Mais pas de pause en vue.

Le matelas de tissus est posé sur l’énorme table à coupe. Suivant le modèle le coupeur, armé de ciseaux électriques, découpe, et le trieur dispache. Chaque jean pour être assemblé et cousu, passera entre les mains de plusieurs ouvrières, placées à la file le long de la chaîne. Les unes rassemblent, les autres cousent, d’autres placent la fermeture éclair, des milliers de fermeture éclair dans la journée, comment se sent-on après avoir ainsi refermé, tant de fois, tous les possibles ? Mal, je peux le dire.

Moi, je suis presque en bout de chaîne, au point d’arrêt.

Et j’ai décidé ce soir de m’arrêter. Ce sera la dernière fois que je ramasserai dans la caisse à ma droite un jean que je ne porterai jamais.

Point d’arrêt.

Je veux m’évader de cet enfer, je n’en peux plus. Je veux trouver la liberté. Savoir si j’existe réellement. Un sac à dos me suffira pour partir : pas de superflu encombrant. Je veux seulement pouvoir respirer l’air du Delta à pleins poumons, et non le relent qui se dégage de cet endroit confiné. Oui, respirer sans ce masque de tissu que nous sommes obligées de porter pour ne pas être intoxiquées par les apprêts et autres âcretés.

Pouvoir m’étirer sans bousculer le bras de ma voisine. Plus de contraintes. Je ne veux plus produire à la chaîne. Je ne veux plus voir les contrôleurs qui, avec leur calculette, me disent : « Pas rentable, allez, plus vite, plus vite… »

Ne plus courber l’échine. Je veux être libre. Libre de pouvoir regarder les étoiles, autrement que par les fissures de l’usine insalubre, à la fin de mes douze heures de travail journalier.

Je veux entendre le vent qui fait tressaillir les feuilles des arbres, ou le staccato de la mousson sur les manguiers.

Je veux pouvoir me promener sur les terrasses où on récolte le thé, et sentir les feuillages caresser ma poitrine. Je veux courir le long du delta du Brahmapoutre ou sur la plage du Cox’s Bazar, frayer mon chemin dans la mangrove, gravir les pentes des monts Mowdok…

Enfin, être libre, libre !

Mais est-ce que ce ne sont pas que d’étranges hallucinations  que j’ai, avec mes nouvelles lunettes ?

Non. Je suis arrivée au point d’arrêt. Je veux écouter le silence de l’aube et non le tic-tac incessant des machines, machines à coudre, machines à point d’arrêt, machines à poser les boutons… Je ne veux plus voir mes camarades rivées sur sur elles à une cadence infernale, pour quelques takas, pas plus d’un euro quotidien.

Je voudrais les voir sourire, ces ouvrières. En ont-elles le temps, la force, savent-elles encore qu’elles sont des êtres humains, et non des robots ? Mon cœur saigne de voir avec quel mépris nous sommes tous traités.

Devant la pénibilité du travail, combien ont disparu déjà, dans l’indifférence totale ? La journaliste que j’ai rencontrée la semaine dernière m’a parlé d’une moyenne de cent personnes par jour dans l’ensemble des usines de notre pays.

Je lui ai demandé : quand va-t-on arrêter cela ? Les personnes qui portent les vêtements que nous avons assemblés et cousus, pensent-elles jamais à tout cela ?

Pour toute réponse, elle a eu un sourire triste. « Nous faisons ce que nous pouvons », m’a-t-elle dit. Mais je n’aurai pas le courage d’attendre que ça change.

Il y a encore eu un incendie hier, dans l’usine de Rana Plaza, dans la banlieue de Dacca.

Je préfère encore mourir libre que survivre en esclave.

Pour pouvoir vivre, il faut bien travailler, mais que cela soit dans la dignité, le respect, et non en condition d’esclaves et d’opprimés.

L’équipe de remplacement vient d’arriver, une à une nous quittons notre poste, ôtons nos blouses tristes, sous lesquels apparaissent saris et salwar-kameez colorés… Mais nos visages restent tirés, marqués par l’épuisement.

Ma décision est prise, je vais partir. Où, je ne sais pas encore… Mais je vais héler le premier rickshaw, direction le Gange.

 

Rolande, décembre 2013, janvier 2014