Piste d’écriture : ce qui est dit, ce qui est pensé…

A part soi…

 

- Sonia, ma chérie, comme je voudrais que tu cesses de voir Amandine. Je ne veux pas influer sur ta façon de mener ta vie, c’est juste un conseil. Cela pourrait nuire à ta réputation.

Mme Dubois a attiré sa fille du côté des cabines d’essayage, afin que les clientes susceptibles d’entrer dans la boutique ne les entendent pas.

- Qu’est-ce qui t’arrive, maman ? répond la jeune femme. Tu le sais, elle est mon amie depuis le collège. Elle est comme ma sœur. Pourquoi je devrais arrêter cette amitié ? Toi aussi, tu l’as toujours reçue comme si elle faisait partie de notre famille…

Elle était même ton « mannequin » préférée. Je te revois lui passer une tenue, puis une autre, la faire défiler dans la boutique, et dire à tes meilleures clientes : Regardez comme ce modèle tombe bien… J’étais presque jalouse.

- Oui mais, c’était avant. Maintenant que je sais…

Sonia est stupéfaite par le discours de sa mère. Elle connaissait l’éthique chrétienne rigide de celle-ci, mais jusqu’à bannir cette fille qu’elle avait affectionnée depuis qu’elles s’étaient rencontrées, en 6ème – depuis treize ans, donc ? Non, depuis douze ans et dix mois. Deux mois que sa mère sait. Avant elle ne savait pas et tout allait bien. Mais depuis, Amandine est  devenue, à ses yeux, une pestiférée. Que l’on proscrit et que sa fille doit fuir à tout prix.

- Avant quoi ? Elle n’a pas changé. Tu l’as toujours citée en exemple. Et subitement, tu voudrais la mépriser, l’ignorer. Je n’arrive pas à comprendre.

- Mais avant je ne savais pas ce qu’elle était vraiment !

- Mais elle est pareille. Elle n’a rien fait de répréhensible. Elle n’a tué ni père ni mère… Je ne vois rien en elle qui ait changé.

Mon dieu, elle ne voit rien. Mais j’ai bien vu, moi.

C’était au début de l’été. Amandine était revenue pour les vacances, avec son diplôme d’ingénieure en poche. Elle avait passé un an de stage aux USA, à Los Angeles, et en avait ramené cette Américaine. Qu’elle lui avait présentée comme son « amie ». Mme Dubois n’avait pas compris. Jusqu’au moment où elle les avaient surprises, rentrant à deux dans la cabine d’essayage. Quelques soupçons… Mais elle était restée cordiale.

Seulement, les jours suivants, des ragots lui étaient revenus : on les avait aperçues se tenant la main dans la rue, et même enlacées.

Ça n’a pas l’air de gêner Sonia. Mais moi, sa mère, je dois la mettre en garde.

- Ce que je dis, ma chérie, c’est pour toi. Moi ça ne me gêne pas… pas trop. Je ne voudrais pas que les gens te comparent à elle, qu’ils médisent à ton propos… De plus, les femmes de la bonne société viennent dans ma boutique acheter leurs vêtements. Cela pourrait me porter préjudice.

Ah, cette boutique ! Tout ce luxe étalé, ces marques qui ne sont accessibles qu’à une minorité… Les autres n’ont le droit qu’au regard. Est-ce que ce n’est pas aussi répréhensible que de se « donner en spectacle », comme ces femmes le reprochent à mes amies ?

Toute à sa rage sourde, Sonia bouscule sans le vouloir un portant de robes.

- En quoi cela les regarde, mes fréquentations ? gronde-t-elle.

Mme Dubois toise sa fille d’un air menaçant :

- Ah tu ne connais pas ces chipies, elles n’arrêtent pas de médire sur tout le monde…

Elle attrape la jeune femme par le bras, et l’entraîne vers son petit bureau. Elle baisse encore la voix :

- Et toi, tu vas bientôt ouvrir ton cabinet dentaire. As-tu pensé au détriment que cela peut te causer ?

- Je laisse les gens avec leurs ragots. Pour moi ce qui compte, c’est ma sincère amitié pour Amandine. Elle sera toujours la bienvenue dans ma maison.

De toute façon, moi je l’ai toujours su. Cela ne m’a jamais gênée, mais je n’ai jamais eu envie de flirter avec elle. Je parlais des garçons, elle parlait des filles…

- Ma petite fille, jamais je n’aurais pensé que tu prennes mes recommandations avec si peu de considération. Moi je ne veux que ton bonheur et t’éviter des déconvenues… Moi tu sais je pourrais fermer les yeux. Mais c’est les gens… Quand même, je ne comprends pas : comment peut-on se fourvoyer comme cela. Jamais je n’aurais pensé apprendre un tel péché de cette fille. Je te le répète, fais attention à toi.

En fait, elle a peur qu’après ma rupture avec Léo, je sois tentée d’imiter Amandine… Elle me connait mal !

- Mais je ne crains rien maman, ce n’est pas contagieux. Ce que je pense, c’est que c’est surtout toi qui as une aversion au sujet d’Amandine. Elle ne vit pas dans tes normes, et malgré toutes les qualités que tu lui connais, tu ne peux accepter sa façon de vivre. Tu la rejettes en bloc.

Mme Dubois lui renvoya un regard d’incompréhension. Sonia, de guerre lasse, partit en claquant la porte.

 

 

 

L’arrivée de Jade

 

Un coup de fil vient d’apprendre à Nicolas et Julie l’arrivée dans ce monde de leur première petite-fille, que les parents ont prénommée Jade. Leur émotion est vive.

Tout en regardant Julie avec tendresse, Nicolas lui dit :

« Qu’est-ce qui nous arrive, ma chérie ? Ce n’est pas possible ! Nous venons de prendre un coup de vieux… dit-il en s’asseyant.

- Eh oui mon amour, nous voilà grands-parents.

- …Et pourtant, reprend-il songeur, je n’ai pas l’impression d’avoir parcouru un si long chemin ! Il me semble que c’est hier que notre fille est née. Tu te rappelles ? ajoute-t-il avec un sourire complice.

- Oui, dit-elle en prenant place près de lui et en lui pressant la main. Nous avions tous les deux vingt-deux ans…

- Que vingt-deux ans ! Nous étions un peu effrayés de cette nouvelle responsabilité, mais si heureux de concrétiser notre union… Nous avions tant d’amour à donner.

- Je me rappelle, elle est arrivée le 30 juin, par une belle journée ensoleillée, comme était notre cœur.

- Et dire que cela fait déjà vingt-huit ans ! Je te regarde, à part quelques rides, tu n’as pas changé…  dit-il avec un sourire admiratif, qui fait rosir les joues de Julie.

- Et toi non plus, répond-elle avec un air coquin, à part quelques cheveux blanc et un petit bidon, tu es toujours mon chevalier à moto. Et te voilà pépé ! »

Ce constat les fit rire aux éclats. Ils s’enlacèrent longuement, en repensant aux merveilleux moments passés ensemble.

Après cet accès de gaieté, Julie pensa : La naissance est-il une chose banale, ou un acte qui, bien qu’on en connaisse le processus, reste une énigme ? Tout en préparant une valise, elle se répondit à elle-même : L’arrivée d’un enfant devrait toujours être une joie, mais malheureusement, ce n’est pas le cas pour tous. Moi, ma naissance n’avait pas été désirée, je me suis imposée, pour la plus grande déconvenue de ma mère.

Elle attrapa sur les rayonnages bien rangés deux jupes pour elle, un pantalon pour lui, les plia avec soin dans le fond de la valise, puis examina la rangée de chemises et chemisiers. Autant prendre des teintes accordées, se dit-elle…

En un quart d’heure, le plus gros du bagage était prêt. Pour ma mère, ça n’aurait pas été la même chanson. Aurait-elle-même pu partir aussi librement que je le fais, pour faire la connaissance de sa nouvelle petite-fille ? Pas sûr, elle devait gérer une grande famille ouvrière, huit enfants, un seul salaire… Le quotidien était lourd. Le linge, par exemple, il ne tournait pas tranquillement dans la machine à laver… Elle revoyait sa mère penchée au-dessus de la planche à laver, en train de frotter les couches. Ou surveillant la lessiveuse sur le fourneau, qui débordait d’eau bouillante, ne pas laisser les petits s’approcher, surtout…

On peut comprendre, se dit-elle, que les grossesses, les allaitements, les couches, cette femme en était saturée. Je n’ai manqué de rien sur le plan matériel, mais de beaucoup sur le plan essentiel : trouver l’amour dans le cœur de ma mère. Sentir que je n’étais pas de trop.

Quand on est petit, on ne comprend pas. Plus tard, on devient bienveillant. Mais au fond de soi, cette blessure ne se referme jamais. Il y aura toujours un manque. A l’adolescence, que de questions je me suis posées ! Ne suis-je pas un enfant adultérin, que mon père aurait eu avec une autre femme ? Lui était si tendre avec moi, alors que Maman, malgré ses efforts, restait indifférente…

Sur le dessus de la valise, elle disposa avec soin les toutes petites grenouillères qu’elle avait achetées,  les chaussons minuscules, les ensembles colorés… toutes ces petites affaires si pratiques que sa mère aurait dû tricoter à la main.

Aujourd’hui j’ai confirmation que j’étais bien sa fille, mais venue après tant d’autres… Elle n’était pas la seule à se plaindre de ces grossesses répétées, pour la plupart non choisies. « Si on n’avait pas tant d’enfants, on n’aurait pas tant de misère ! » disaient les voisines de Maman, dans cette cité ouvrière du Nord.

Après la naissance de notre seconde fille, j’ai pu avoir une discussion avec Maman. Elle m’a expliqué que c’était trop dur pour elle, que c’était plus fort qu’elle, elle avait pris les choses de la maternité en aversion. Elle aurait aimé n’avoir que deux enfants, comme moi. Mais, à peine avait-elle fini d’allaiter, qu’elle se retrouvait enceinte. Elle ne pouvait pas assumer tant de fatigue, si peu de temps à elle… Le plaisir s’était mué en cauchemar.

Julie a clos la valise d’un coup de fermeture éclair. Pourquoi revenir sur mon passé ? se dit-elle. Aujourd’hui je suis grand-mère, allons voir cet enfant qui a été attendu comme le messie, cette petite fille que nous allons chérir. D’ailleurs, Jade est un nom de pierre précieuse…