Piste d’écriture : l’énumération, à la manière de Françoise Héritier dans Le sel de la vie.

 

Souvenirs d’une centenaire

 

L’existence n’est-elle pas un fatras hétéroclite, de choses qui vous font réagir suivant les circonstances, et le moment de votre vie où elles se posent ?

Je suis là, dans mon fauteuil, percluse de rhumatismes. Les années pèsent sur mes épaules. Me mouvoir me demande beaucoup d’efforts. Mais j’ai la chance de pouvoir avaler quelques cachets qui atténuent mes douleurs. Malgré mon âge, cent-trois ans, mon esprit reste toujours aussi éveillé.

Ces petites choses qui ont fait le bonheur de ma vie, j’aime les évoquer pour mon arrière-petite-fille qui, du haut de ses six ans, me demande : Raconte quand tu étais jeune, Kéké.

Alors, j’énumère quelques plaisirs dont je me souviens :

Avoir de beaux sabots. Apprendre le français à l’école (à la maison nous ne parlions que le patois, que j’ai continué d’utiliser avec mes parents, mes sœurs, mes frères), cette école où je n’allais que d’octobre à mars, quand on n’avait pas besoin de moi à la ferme.

D’avril à fin septembre, parcourir les pâturages derrière les vaches de mes parents. Partager mon goûter avec le chien berger. Ecouter le coucou qui annonce le printemps. Regarder l’arrivée des hirondelles, les voir partir au mois d’octobre, pour la rentrée des classes.

Mettre ma robe du dimanche (en coton et ornée d’une jolie dentelle, j’en étais fière) pour aller à la messe, la retirer sitôt rentrée pour ne pas l’abîmer. Retrouver alors avec plaisir mes vêtements de tous les jours, tout raccommodés, mais que je n’avais pas peur de salir.

Admirer la métamorphose des saisons : à la campagne, c’est un changement radical. Sentir le foin coupé, aider à le rentrer dans la grange, pour les animaux.

Ce foin, nous le coupions à la faux, comme le blé. Après la moisson venait la batteuse, dans chaque ferme. Selon les fermes, cela pouvait durer une ou plusieurs journées. C’était l’occasion d’une entraide entre paysans, car il fallait être nombreux : on faisait une meule, dont on prenait une gerbe, qu’on amenait à la batteuse ; avec une fourche, on la soulevait jusqu’à la gueule de la machine ; une fois que la paille en avait été séparée, il fallait recueillir le blé dans des sacs. Enfin, faire des gerbes avec la paille tombée.

Ces jours-là, c’était la fête, il y avait de grandes tablées, avec ma mère nous préparions la volaille, je me souviens quand je les plumais, puis il fallait cuisiner le repas. Autour des tables, on discutait, d’autant que les soirées étaient arrosées, ce qui déliait les langues.

J’avais six ans en 1914, dix en 18. J’ai vu tant d’hommes partir, si peu revenir… Mon père, oui, heureusement ; on l’a même laissé partir plus tôt que les autres, car chargé de nombreux enfants. Bonheur de son retour, mêlé de peine pour les familles qui n’avaient pas cette chance…

L’électricité a été longue à venir, dans nos campagnes. Mais une fois par an, dans les villages, un camion venait, avec de quoi projeter des films. Le projectionniste s’installait dans la salle des fêtes, et nous accourrions. C’est ainsi qu’après la guerre, j’ai vu le premier film muet de Charlie Chaplin, Le garçon de café. D’autres ont suivi.

J’ai passé toute ma vie dans ce village du Jura, Grusses. Je m’y suis mariée, j’y ai eu mes enfants. Alors vous pensez bien, que des souvenirs je pourrais en égrener longtemps, des souvenirs plaisants, des souvenirs amers, et même des moments que j’ai du mal à croire avoir vécus…

Mais je vois, aux yeux las de mon arrière-petite-fille, qu’elle a cessé de me suivre. Je ne me fâche pas de la voir prendre sa game boy et de commencer à pianoter dessus. Elle préfère maintenant la compagnie de Mario à la mienne. Allez savoir, peut-être que tous les deux, ils sont en train de courir derrière les vaches, dans les prés de mon enfance…

Je me tais, et continue de rêver toute seule. Je sais bien qu’une autre fois, demain peut-être, elle me redemandera, curieuse, de lui raconter.

Avec toujours cet étonnement renouvelé : Alors toi aussi, Kéké, tu as été jeune !