ALICE

   « Il faut croire que le puits était très profond, ou alors la chute d'Alice était très lente, car, en tombant, elle avait tout le temps de regarder autour d'elle et de se demander ce qui allait se produire.... Elle tombait, tombait, tombait. Cette chute ne prendrait-elle donc jamais fin ? »

   Lewis Carroll « Alice au Pays des Merveilles », traduction d'Henri Parisot.

 

    Un regard malicieux, ingénu, se coule à l'étrange lucarne, on devine à l'arrière un visage d'enfant.

    Paul Delagarde a dormi par intermittence, d'un sommeil agité, peuplé de songes sans queue ni tête, à l'opposé de celui qu'on dit « réparateur ». Une succession de moments d'inconscience et de réveils en sursaut. Au petit matin, le mal-dormant s'est retrouvé le front moite, et le cerveau brouillé, sous le choc d'images oppressantes. Devant lui, s'ouvre un profond tunnel. Le mot « puits » serait mieux approprié, vu la verticalité du lieu, mais que signifient « horizontale » et « verticale » en l'absence de tout repère fixe ? Paul se voit engagé dans une chute sans fin, sans pour autant ressentir de panique : un astronaute en état d'apesanteur éprouverait la même sensation. Sa chute est suffisamment lente pour lui laisser le temps de distiller le paysage environnant. Le décor de sa chambre a changé, ses objets familiers tourbillonnent autour de lui. À présent Paul a repris ses esprits. Il tente de se lever, mais sa tête chavire. Il ne sort pas de ce vertige. Après une vaine tentative pour se redresser, il s'effondre pieds nus sur le parquet glacial. Y demeure inanimé. Vomit.

     Philippe et Léa n'en reviennent pas. Ils viennent d'assister en direct aux premiers pas de l'homme sur une planète inconnue, et qui ressemble en diable à leur appartement. Olivier n'a pas fini de les surprendre. Il y a tout juste un an, cette minuscule grenouille aux yeux clos sortait du marécage originel pour découvrir le monde. Que de progrès depuis lors ! Ses yeux se sont ouverts et bien ouverts. Rien qu'à leur expression coquine, ils ont compris qu'ils avaient affaire à un brigand. Et voilà que pour son premier anniversaire, Olivier réserve à ses parents une surprise de taille : il marche ! Enfin ce n'est qu'une demi-surprise : des signes qui ne trompent pas ont préparé le couple à cet événement. Tout a commencé par une phase de reptation laborieuse, bébé parcourant son environnement immédiat en long, en large et en travers. Tout d'abord à quatre pattes. Puis sur deux, pour imiter, avec une touchante gaucherie, l'exemple des adultes. Un progrès bien timide au début : Olivier se raccroche désespérément au dossier d'une chaise, aux barreaux de son parc. C'est l'instant décisif où le petit d'homme se démarque du chimpanzé. Juste un raccourci de l'Évolution. Patatras ! Le triomphe d'Olivier est de courte durée. À peine arrivé à tenir debout, il s'effondre aussitôt. Heureusement, ses parents ne sont pas loin pour le rattraper. Même pas eu peur !

    La sonnerie du téléphone retentit. Au bout du fil, la voix angoissée de Mamie Léone. Une voix lointaine, étrangement voilée, on dirait qu'elle vient de Sirius : « Allo.... Je ne vous dérange pas, les enfants ? [ Mamie a toujours peur de déranger ].... J'ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer : Papy Paul a eu un malaise au réveil... Non, rien de grave.... enfin, j'espère... Ce sont les vertiges qui l'ont repris.... Quand je l'ai trouvé par terre, inanimé, j'ai tout de suite appelé le S.A.M.U. .... Paul est en observation au Service des Urgences, mais il en sortira bientôt..... Surtout ne vous alarmez pas. [ Ont-ils une tête à s'alarmer ? ]. Je vous donnerai des nouvelles dès que je pourrai. »

    Olivier s'est enhardi. Voilà qu'il tente à présent de longs trajets, qu'il se risque à traverser la pièce, en quête d'horizons nouveaux. Un exploit inouï pour lui que parcourir ces quatre ou cinq mètres d'une seule traite. Il n'a pas sauté sans parachute, pas fou le bonhomme ! Au bout du chemin, il y a Maman qui l'attend pour le recevoir dans ses bras. L'intrépide Olivier est fier de son exploit, au point de s'applaudir lui-même en battant des mains. On sent qu'il compte bien récidiver. Ses parents profitent d'un court répit dans son effort pour sortir la caméra. C'est le moment de filmer la scène.

    Rien n'est désespérant comme les murs blancs et nus d'une chambre d'hôpital. Un lieu sans âme où l'on va et vient, jusqu'au jour, peut-être proche, où l'on n'en reviendra pas. Paul est au repos forcé. Rien d'autre à faire que rester au repos, allongé sur le dos, regarder la tache de lumière évoluer au plafond ; en attendant le résultat des examens, mesurer la monotonie du temps qui s'étire. Il aimerait avoir quelque chose à sa portée, un objet familier, de la lecture et, pourquoi pas ? « Alice au Pays des Merveilles » ? Le livre qu'il aimerait amener avec lui sur une île déserte. En ce lieu de transit, rien de tel n'est prévu. Dans une heure, deux heures, trois heures au plus, le patient sera sorti. Près de son lit sur la table de nuit, il y a un flacon de quelque chose, il ne sait pas trop quoi, sans doute un liquide à perfusions. Personne n'a parlé de le perfuser, lui, c'est au cas où... D'ailleurs, il n'y a rien de marqué sur l'étiquette. Il imagine une inscription du genre : « Bois-moi ». Rien d'autre. Après que Paul ait (par la pensée) avalé le contenu du flacon, il va se mettre à rétrécir jusqu'à devenir méconnaissable, comme une canne télescopique. À ce rythme, il ne restera bientôt plus rien de lui. Paul se demande ce que peuvent ressentir une étoile en fin de vie, ou bien une bougie dont la flamme vacille, avant d'achever de se consumer....

    Ça y est ! Chacun pourra revivre en direct le court et périlleux voyage d'Olivier, ce moment pathétique vient d'être immortalisé sur la carte-mémoire de l'appareil. Afin que nul n'oublie, cette courte vidéo, trois minutes à peine, sera diffusée par internet sur les adresses mail des parents et amis. Un jour - qui sait ? - ce seront les enfants et petit-enfants d'Olivier, qui visionneront ces images.... à condition qu'on ait pris soin de les sauvegarder, car entre temps de nouveaux procédés auront sûrement pris le dessus. [ On n'arrête pas le progrès, même lorsqu'il n'apporte rien ].

   La voix de l'interne de service se veut rassurante : « Vous allez pouvoir sortir, Monsieur Delagarde, nous avons les résultats de l'I.R.M., pas de souci. Quant à votre bilan sanguin, tous vos paramètres sont normaux. Nous venons de joindre votre femme au téléphone pour qu'elle vienne vous chercher. Elle se trouve en ce moment aux admissions, le temps de faire les formalités de sortie et ce sera fini. »

    Chuchotements dans le couloir. Paul distingue la silhouette de Léone, qui discute avec l'interne. Il n'entend pas tout de son lit, mais reconstitue l'essentiel de leur conversation. À son arrivée aux urgences, on a pu craindre un A.I.T. (qu'est-ce que c'est que cette bête-là ? ). Fausse alerte : il s'agissait d'un simple vertige. Un incident bénin, qui peut se reproduire à tout moment, ça vient sans crier gare. La cause ? Sans doute un trouble de l'oreille interne, à examiner de plus près. Il faut consulter un O.R.L., nous avons un spécialiste à l'Hôpital. Prenez rendez-vous par téléphone au secrétariat. [ L'interne griffonne sur un papier le numéro d'appel à composer ]. En attendant, je vous prescris un traitement classique : un comprimé de Bétahistine, dosé à 24 mg, matin et soir, pendant un mois. Et surtout, hein, pas une goutte d'alcool pendant la durée du traitement !             [ Crissement du stylo sur le papier. L'interne rédige et signe l'ordonnance ]. À présent, je vous libère. Bon courage et bon retour à la maison, Monsieur Delagarde ! »

    Léone revient dans la chambre d'hôpital, elle se tourne vers son époux, déclare avec une mine réjouie : « Au fait, j'ai une grande nouvelle à t'annoncer. Tu sais quoi ? Olivier vient de faire ses premiers pas ! » 

   Le dimanche suivant, les jeunes sont venus à la maison avec leur bouchon d'amour. Précautionneuse, Mamie Léone a sécurisé les lieux, masqué  les prises de courant, de peur que les doigts du bébé ne viennent s'y fourrer. Elle a mis ses précieux bibelots hors de portée de ses quatre vingt centimètres. [ Qui sait les bêtises que ce diablotin va nous inventer ? ] Paul est partisan de laisser Olivier explorer l'espace sans contrainte. Il est fier des progrès de son petit-fils, mais constate avec mélancolie qu'il découvre la position verticale alors que lui-même est en train de la perdre. L'histoire ne se répète pas, elle bégaie, et les deux bouts de l'existence se rejoignent. Un jour, Olivier fera briller les yeux de ses enfants, ou petits-enfants, en leur lisant l'histoire d'Alice à la poursuite du Lapin blanc : « Je suis en retard, je suis en retard, j'ai un rendez-vous très important... »


Piste d'écriture : écho du rêve sur le personnage, sa pensée et sa vie.

Illustration : Nicole Claveloux, Éditions Grasset, 1974.