35c Fleuriste

    Bonjour, la compagnie ! Moi, c'est Artémise. Je suis fleuriste et tiens boutique pas loin d'ici, rue des Cagettes . Vivre au milieu des fleurs c'est un beau métier, mais, croyez-moi, pas toujours facile.

    Les plantes, c'est du vivant, cela demande une constante attention, cela n'a rien à voir avec un travail d'épicier. Nous ouvrons douze heures par jour, sept jours sur sept. Même en nous relayant entre collègues, nous tenir constamment disponibles pour la clientèle, lui offrir un peu de rêve et notre plus beau sourire en prime, ce n'est pas évident. Essayez donc !

    C'est vrai qu'il y a des temps forts et des moments de repos. Ce soir, tenez, je m'accorde une pause, maintenant que la saint-Valentin est passée. Car vendredi dernier était pour moi le jour le plus chargé de l'année, ça n'a pas arrêté ! Quand les Valentin sont à la fête, les fleuristes sont à la tâche.

    Les hommes du quartier, vous pensez que je les connais, je les ai tous vus défiler à la queue leu-leu dans ma boutique, leur ronde a commencé tôt le matin tant ils ont peur d'être pris au dépourvu. La faute à la pube qui n'arrête pas de leur seriner : « La saint-Valentin, gare à toi si tu l'oublies ! ».

   T'inquiète, les mecs n'oublient pas d'acheter leur bouquet, ils prennent la menace au sérieux. Certains même, et c'est ça que je trouve le plus drôle, passent chez moi deux fois dans la journée.

    Vous n'en revenez pas ? Pourtant, je n'invente rien. Prenez le cas de ce client sans âge, sanglé dans un imperméable mastic, son feutre enfoncé sur les deux oreilles. Trois suppositions :

1/. C'est un lecteur assidu de Georges Simenon.

2/. Ou bien un pervers qui s'apprête à faire la sortie des écoles.

3/. Ou alors un inspecteur en civil qui cherche à passer inaperçu.

 Si c'est le cas, eh bien, c'est raté. Ce quidam n'a pas l'air en paix avec sa conscience. Enfin, de quoi je me mêle, ça ne me regarde pas. Ça me saoule juste de le voir fureter devant mon étalage sans parvenir à se décider.

  « Vous cherchez quelque chose, Monsieur ? », susurré-je de ma voix la plus suave.

  - Oui, des fleurs à offrir », me répond-il.

  - Ça, cher Monsieur, je l'aurais deviné. Mais plus précisément ?

  - Eh bien... Ce que vous avez de mieux !

  - J'ai tout ce que vous pouvez désirer, en pot ou en bouquet, à tous les prix : cyclamens, rhododendrons , azalées, kalanchoés, mimosas, orchidées... ou plus simplement, si vous préférez, des roses, avec ou sans épines.

    Ce client hésite encore. Il n'a pas l'air fixé. Ni très sûr de lui, d'ailleurs. Bon, je ne vais pas rester plantée à l'attendre. Il y a des gens derrière lui qui ont l'air pressés et vont râler.

   « Bon, je vous laisse tout votre temps pour regarder. En attendant, je sers le client suivant ! »

[ Au suivant ! Comme elle y va ! Moi, je la trouve exquise, Artémise. Elle ne doit pas me remettre, notez bien, car ce matin même, je suis venu ici acheter des roses pour ma femme. Annie adore les roses. Celles-là ne vont pas tenir, ce n'est pas la saison. Sûr et certain que demain elles seront passées de fleur. Mais demain est un autre jour, en tout cas, ce ne sera plus la saint-Valentin. Bon, je divague, après tout la fleuriste est là pour vendre et non pour toiser les clients. D'ailleurs j'ai pris ma carte de fidélité chez Artémise. Un bon plan ! Pour dix bouquets achetés, le onzième est gratuit. C'est la récompense des hommes fidèles. Enfin, fidèles à la fleuriste. ]

    «  Vous avez fait votre choix, Monsieur ?

    - Pas tout-à-fait – je voulais dire : presque.... Je me verrais bien prendre cette composition.

    - Et vous auriez raison ! Elle est superbe ! Juste un peu chère, mais je suppose que....

   Le client reluque un savant mélange de fleurs exotiques venues par avion de la Guadeloupe. Un truc bling-bling qui flashe à l'étalage ; lui qui ignore le nom de ces plantes, mais fait comme s'il l'avait au bout des lèvres, pense s'en tirer par cette question d'apparence anodine :

   «  Ça s'arrose tous les combien ? »

   Dame, que je réponds, à peu près tous les jours, les fleurs tropicales sont gourmandes en eau. Surtout qu'il ne se tracasse pas, tout ce qu'il faut savoir pour entretenir cette composition florale figure sur la fiche jointe. La destinataire n'aura qu'à lire les explications.

    [ J'interromps la fleuriste empêtrée dans un florilège de fleurologie au dessus de mon niveau. Je jette un coup d'oeil sur son mémento, qui ne me passionne guère, et sur l'étiquette où figure le prix, qui m'intéresse davantage. Il me faut jouer au grand seigneur qui ne lésine pas sur la marchandise. Après tout, c'est le cadeau de saint-Valentin de Gaëlle et, pour elle, rien n'est trop beau ! Adjugé. Je fais signe à la vendeuse que j'arrête mon choix sur cet article et la prie de faire un emballage cadeau. Car tout est dans l'apparence. Artémise a tout un choix d'emballages clinquants et un tour de main qui n'appartient qu'à elle, ce qui ne gâte rien. Et puis, il y a les fioritures. Le brin d'asparagus est offert. Mon interlocutrice me demande s'il faut piquer un petit coeur dans le pot. « Comme ce matin », ajoute-t-elle de son air le plus innocent. Zut ! Elle se souvient. Du coup, je perds mes moyens. Je bafouille en me mordant les lèvres qu'il vaudrait mieux changer un peu. J'avise un papillon multicolore en plastique, qui fera merveille au milieu de la composition. « Ça fera deux euros de plus ! » précise la fleuriste. Je n'en suis plus à ça près, mais vivement qu'on en finisse ! Pour ce qui est du papillon, Gaëlle comprendra fort bien l'allusion. ]

   Voilà, cette histoire est presque terminée, elle est presque banale et fait partie de mon univers quotidien. Je remarque que cet étrange client règle en liquide une somme déjà rondelette, alors qu'il m'avait fait le matin même un chèque de dix euros. Allez comprendre ! Pourquoi pas une traite à cent jours, pendant qu'on y est ? Décidément, les hommes sont bourrés de contradictions. Moi qui suis simple commerçante, je fais mon métier sans poser de questions, surtout celles qui fâchent. Qui sait ? La journée n'est pas encore finie, peut-être reverrai-je encore une fois ce Monsieur. Si vous voulez mon avis, qui n'engage que moi : ce mec est plus à plaindre qu'à blâmer.

Parole d'Artémise : avoir deux femmes dans sa vie, c'est au moins trois de trop !

Illustration : étalage de fleuriste (à Casablanca photo de l'auteur)

Pistes d'écriture : dire un épisode de la vie de tous les jours, en alternant les points de vue.