"Tout en lui était à la limite..." Corinne Français a écrit cette histoire en plusieurs chapitres, au fil des ateliers. Pâris a été, dès la première fois (il s'agissait de créer un personnage à travers un trait dominant, une particularité qui revient sans cesse), l'un de ces personnages qui s'imposent, qu'on ne veut plus lâcher. Les participants à l'atelier du mardi soir l'ont vu évoluer... Pour leur plaisir renouvelé et, nous l'espérons, pour le plaisir de découverte de nombreux lecteurs, le voilà sur le blog, pour sa première (ré)apparition. Carole.

 

Pâris des bois I

 

Tout en lui était à la limite. Il s’en dégageait une certaine fragilité, un improbable équilibre. Ses lunettes avaient été recollées plusieurs fois déjà. La couleur de ses chaussures avait disparu, effacée par tant de détours.

Et, en même temps, rien n’évoquait l’usure, rien ne transpirait la misère chez Pâris.

Cela émanait de lui comme la noblesse d’un pur-sang, comme le flegme d’un anglais. Pâris ne transigeait pas sur ses engagements.

On change de couteau quand la lame s’est cassée.

On s’en va lorsque tout a été dit.

On abandonne quand on meurt.

Mais, bien sûr, ça, c’était ce que savaient les compagnons de longs chalands, les heureux initiés, les fidèles. Dès lors, les objets familiers devenaient des reliques, porteurs qu’ils étaient de toutes les mémoires de l’homme, de tous ses moments de vie. Il était loin d’être collectionneur et se limitait dans sa consommation de biens, au strict nécessaire. Faisant des objets un usage modéré, attentif à chaque geste, il était efficace au premier coup.

De la même manière, son rapport au monde était parcimonieux et tranchant. Réservé en paroles et en actes, Pâris ne jetait pas tout de go les mots qui sortaient de sa bouche. Il les choisissait, les enrobait du ton souhaité pour ne rien avoir à répéter.

Voilà qui était le vrai Pâris.

Car malgré tout ce bon sens, ce que l’on ressentait chez le bonhomme en premier lieu, c’était la fragilité. La sensation de croiser un être venu du passé, anachronique, préhistorique, qui n’avait pas sa place ici. À tel point que, souvent, les personnes présentes ne le voyaient pas.

« Ah bon, qui ça ? Pâris ? Non, je ne me souviens pas l’avoir vu hier soir. Vous êtes sûr ? »

 

La carapace du passé, certes élimée, mais toujours présente, recouvrait Pâris. Il la brandissait telle une armure, il en faisait sa protection mais ce n’était qu’un écran de fumée, un leurre pesant. Nous, on le savait bien. On connaissait tous son histoire. Mais, au fond, on se doutait bien que, comme le reste, quand la carapace tomberait, usée elle aussi, les dégâts seraient irréversibles. C’est pour ça qu’on observait son manège de loin. Pas besoin d’en parler, il n’y avait pas de tours de garde. Ça se faisait comme ça, à l’intuition.

Je pense qu’il n’était pas toujours dupe.

« Qu’est-ce que vous avez, tous, là, à me tourner autour comme des mouches ? »

 

Alors, une bonne bouteille sortait d’un sac et l’agacement disparaissait comme il était venu, dans le no man’s land des pensées. La zone entre les deux frontières, quand on n’est pas encore au bord du précipice et qu’on a grappillé quelques mètres en arrière ; quand on a réussi à éloigner un peu l’inéluctable.

Voilà, ce type, là, Pâris, la chute en suspens, c’était ça.

Et je ne vous dirai pas quand ça s’est passé ni surtout comment ça s’est passé. Vous n’avez pas besoin de le savoir. Ça ne vous regarde pas. Je vous dirai plutôt comment tout a commencé car maintenant et seulement maintenant, vous semblez prêts à entendre.