Coeurs fêlés

    « Mesdames et Messieurs, le commandant de bord Philippe Lartigue et son équipage vous souhaitent la bienvenue à bord de cet Airbus A 305 de la compagnie Clapas Airlines. Après huit heures de vol, nous arriverons à l'aéroport international de Hamilton, notre destination, à 6 heures 13, heure locale. Les conditions atmosphériques sont excellentes sur l'ensemble du parcours. Ladies and gentlemen... »

    L'hôtesse reprit son message en anglais. Elle débitait calmement, quasi-mécaniquement, un texte cent fois ressassé. Personne ne l'écoutait, au demeurant, car il n'y avait à bord de l'avion que des touristes français, clients de l'agence qui avait affrété l'avion. La voix de Gaëlle, émaillée d'accent méridional, était identifiable entre mille. Son timbre un peu rauque causait un frisson délicieusement érotique à Philippe, bien qu'il n'eût plus de relations intimes avec elle, ou peut-être à cause de cela ! Toujours la même question le hantait : pourquoi Gaëlle avait-elle fait « ça » ? Quelle folie destructrice l'avait poussée à tout bousiller, quand ils étaient si bien ensemble ? Et puis bof....À quoi bon se tourmenter pour cette greluche ? Phil s'efforça de n'y plus penser, en concentrant son attention sur son tableau de bord. Une pléiade de signaux lumineux, correspondant aux diverses commandes de l'avion, luisaient dans la pénombre.

    « Mesdames et Messieurs, notre appareil va décoller dans quelques instants. Nous vous rappelons qu'il est interdit de fumer à bord. Veuillez éteindre vos téléphones portables, redresser vos sièges et attacher vos ceintures, s'il vous plaît. Ladies and gentlemen.... »

    Le moyen de tirer un trait sur leur liaison quasi fusionnelle ? Ils avaient deux ans durant tout partagé. Déjà, cette période heureuse se conjuguait au passé. Le temps passant, les choses s'étaient détériorées en douceur, sans dispute ni heurt, ils demeuraient malgré tout proches l'un de l'autre. Ainsi va la vie. Philippe ne faisait aucun reproche à son ex-partenaire et collègue. Trop simple. Trop facile. Il reconnaissait lui-même n'avoir pas su s'y prendre avec cette fille. Un euphémisme pour éviter de s'avouer carrément qu'il n'avait trouvé le point « G », G comme Gaëlle évidemment. Ce lamentable constat blessait son orgueil de mâle. S'il avait su démêler le pourquoi du comment, il aurait compris qu'elle s'éloignait de lui. Les signes annonciateurs de la rupture, au départ discrets, étaient devenus gros comme des maisons. À présent, tous les clignotants étaient passés au rouge. Fallait-il être aveugle pour ne pas les avoir remarqués ! Phil s'obstinait à tenir pour une marque passagère de lassitude, cette absence de sentiment qu'on nomme désamour.

   « Mon Dieu, que c'est bête un homme ! » chantonnait Gaëlle.

«  Je vais à présent vous faire la démonstration de la veste de sauvetage et du masque à oxygène. En cas de dépressurisation brutale de l'appareil, ce dispositif tombera automatiquement du casier à bagages situé juste au dessus de vous.... »

    « Tirez la chevillette et la bobinette cherra ». Cela se résumait en une phrase de conte - en moins innocent. Dans le cadre d'un scénario-catastrophe virtuel, l'hôtesse simulait les gestes simples que tout passager doit connaître. À cette occasion, les regards masculins convergeaient vers elle, il n'y avait rien de tel pour faire enrager Phil. Il l'imaginait de l'autre côté de la cloison, enfilant puis ôtant la combinaison gonflable avec une sensualité d'effeuilleuse. Un long plan-séquence, vague réminiscence du film « Gilda ».... Du grand art, en somme ! Il y avait de quoi entretenir les fantasmes de spectateurs-voyeurs ne se sentant pas réellement concernés : un crash aérien, c'est spectaculaire mais plutôt rare, et quand il se produit, toute la Presse en parle. À cela près que l'accident, par définition, est quelque chose qui n'arrive qu'aux autres.

    À présent, l'hôtesse de l'air slalomait entre les rangs, histoire de vérifier que les ceintures de sécurité avaient bien été bouclées. Lentement, posément, l'Airbus accomplit son tour de tarmac. Puis le pilote aborda la dernière ligne droite avant de prendre son envol. Le pilote aimait cet instant privilégié qui précède le décollage, où les forces vives de l'appareil se rassemblent pour l'élan final. Le temps paraît alors suspendu. S'élever au dessus du plancher des vaches stimulait la libido de Phil sans pour autant chasser ses idées noires. Il se remémorait la triste litanie des négligences de Gaëlle, son étrange manière d'être ailleurs, tout en étant là. Elle avait l'art d'escamoter, en pianotant machinalement sur son portable, leur conversation qui, de toutes façons, n'eût mené à rien. Il se remémorait leurs rendez-vous manqués, les multiples vexations qu'elle lui avait infligées. Cela avait commencé dès le début, en y pensant bien. Au moins, lorsqu'elle s'apprêtait à lui faire aux bond, cherchait-elle alors un prétexte plausible, et lui faisait semblant d'y croire. Un contre-temps, cela peut arriver, ce n'est pas le diable ! Ensuite, elle se soucia peu de la crédibilité de ses excuses. À la fin, elle ne prit même plus la peine de s'excuser, à quoi bon ? Cela n'aurait rien changé !

   Phil tentait de se montrer philosophe. On ne demande pas à une hôtesse de l'air d'être fidèle... Autant vouloir arrêter un papillon dans son vol ou l'empêcher de se poser d'une fleur à l'autre.

   « Qu'est-ce que tu fous ? Tu rêves, ou quoi ? » avait demandé le copilote, ramenant Philippe à la réalité. Décoller de cet aéroport en zone péri-urbaine était une manoeuvre délicate requérant vigilance et dextérité. L'avion devait frôler en rase-mottes les faubourgs de la ville, la moindre défaillance eût causé des milliers de victimes. Pas question de mettre le pilote automatique à ce moment crucial ! Dieu merci, pour cette fois, tout se passa bien.... L'appareil prit rapidement de l'altitude, opéra son virage au dessus de Falbala-les-Flots, pour survoler les cimes enneigées de la Gardiole. Il n'y avait plus qu'à suivre le couloir aérien, tout en gardant le cap sud-sud-ouest.... À coup de « Yaka, yavéka, yapuka», cela paraît un jeu d'enfant de piloter un avion !

   Plus on a vécu une relation intense et durable avec quelqu'un, plus on a peine à s'en détacher et regarder la réalité en face. Celle-ci devient intolérable. On a beau se répéter que ce qui a été n'est plus et ne peut plus être, le passé remonte et se superpose au présent comme une image en surimpression. Le problème de Phil était que même après la fin de leur liaison, il devait à titre professionnel côtoyer Gaëlle au quotidien : un supplice intolérable pour lui. Il éprouvait ce qu'est une « présence absente », et avait la pénible impression de traîner un fantôme avec lui.

   « Nous allons à présent passer parmi vous pour vous servir un rafraîchissement et vous proposer d'acheter des cigarettes et des parfums à prix détaxés. »

   Les voyants lumineux étaient repassés au vert au-dessus des passagers, leur indiquant qu'ils pouvaient désormais déboucler leur ceinture et circuler en toute sécurité. Depuis le cockpit, Phil entendit le roulement du chariot dans l'allée centrale s'amplifiant au fur et à mesure que l'hôtesse avançait pour servir les consommations. Elle s'était rapprochée de lui au point qu'il sentait sa présence palpable. Immanquablement, les hommes seuls devaient en profiter pour lui faire des avances. Puis tous ces bruits se turent. À minuit passé, l'éclairage s'éteignit dans l'avion, seules les veilleuses brillaient faiblement. Gaëlle devait s'être installée aux côtés du stewart au fond de l'appareil, leurs mains pleines de doigts se frôlaient dans la pénombre, au-delà se produiraient d'obscurs tripotages et tout ce qui s'ensuit. Ceci se passant uniquement bien sûr, dans la tête de Phil, qui crevait de jalousie et de dépit.   

    « Tout va bien, bonne nuit ! » avait laconiquement lancé le commandant de bord aux contrôleurs aériens. Juste en disant ces mots, il déconnecta le transpondeur, éteignit le pilote automatique. À bord de l'appareil, tout le monde dormait ou somnolait, y compris le copilote, dont le quart venait de s'achever. En régime de croisière, il n'y avait pas de souci particulier à se faire,les deux hommes pouvaient s'accorder à tour de rôle une heure de repos. Comment Fred aurait-il pu soupçonner que les systèmes de communication avec le monde extérieur avaient été volontairement désactivés par son commandant de bord ? Et surtout deviner ce qui allait maintenant se produire ?

    Phil, demeuré seul avec lui-même, eut une pensée émue pour ses deux cent trente neuf passagers. Dommage, ou plutôt tant mieux pour eux ! Car dans un sens, il leur rendait service en leur proposant d'éternelles vacances. Ces veinards allaient quitter cette vallée de larmes, s'évader sans retour de leurs environnement quotidien. Eux ne se doutaient de rien, leur perspective la plus immédiate étant de passer lune semaine aux Bermudes, les doigts de pieds en éventail. Cet archipel est connu pour son climat pas vraiment tragique et ses plages coralliennes aux reflets roses... C'est une destination romantique par excellence en même temps qu'un signalé paradis fiscal. Certains s'y rendaient en voyage de noces, d'autres pour y faire du shopping à bon marché. Le tout avec un petit frisson en prime : dans l'imaginaire collectif, le Triangle des Bermudes, est connu pour avoir été le théâtre d'innombrables naufrages, une zone où les avions disparaissent sans laisser de trace. Phil croyait ferme à la réalité de cette légende, à ceci près qu'il situait ce lieu où tout se perd, non point au milieu de l'océan, comme on le croit généralement, mais bien au-dessus... là-haut... tout là-haut.

   Désormais en commande manuelle, Phil pouvait agir selon son inspiration. Il poussa fort sur le manche pour cabrer l'avion. De son altitude normale de vol : trente cinq mille pieds, ce dernier passa subitement à cinquante puis à cent et au-delà... une fois entrés dans la stratosphère, compter les pieds comme cela se pratique en poésie classique n'aurait plus de sens : on aurait déjà le nez dans les étoiles. L'aéronef, promue astronef, échapperait définitivement à l'attraction terrestre. Ensuite, cap sur Sirius, où nul radar humain ne trouverait jamais sa trace. Et pendant ce temps, à l'aéroport international L.F. Wade, la mention « cancelled » s'afficherait en regard de « Flight CL 370 ». Le monde entier se mettrait vainement à la recherche de l'avion disparu en se demandant ce qui pouvait bien s'être passé.

   «  Tu n'as pas besoin d'un petit café ? »

C'était la voix de Gaëlle., encore embuée par le sommeil : une hôtesse ne dort que d'un oeil. N'entendant plus aucun bruit venant du cockpit, elle s'était alarmée... Et si le commandant de bord avait « fait » un infarctus... il venait d'avoir cinquante trois ans, sait-on jamais... À cet âge critique, un accident cardiaque peut survenir et, quand il advient, cela ne pardonne pas ! La jeune femme se faufila par la porte du cockpit, vérifia que Philippe était bien là, en possession de tous ses moyens. Il paraissait même en forme, au point de lui tenir un discours exalté sur la musique des sphères célestes. Toujours son agaçante propension aux considérations inactuelles ! Désignant le firmament d'un noir d'encre, où les constellations brillaient sans scintiller, il expliqua calmement que c'était le but final de leur voyage : « On a découvert que les astres résonnent comme des instruments de musique ; dommage, ajouta-t-il, que leurs harmonies soient inaccessibles à l'oreille humaine. »

  C'était beau comme de l'antique, mais carrément trop abstrait pour Gaëlle. Elle aimait encore son ex, assez en tout cas pour s'inquiéter de l'étrangeté de son comportement. De toute évidence, il était mal remis de leur rupture encore récente. Oui, Phil se trouvait en état de dépression profonde, il avait gentiment perdu la boule. Puis elle pensa que cette escapade en perspective au fin-fond de l'espace aurait quelque chose de follement excitant, peut-être que l'herbe est plus verte là-bas ! Ils échapperaient de toute manière à la monotonie de leur ancienne existence, rien n'est pire que la routine pour un couple. En sortir peut être salutaire. Au pire, ils se crasheraient ensemble ; au mieux, ils repartiraient tous deux sur un pied neuf. Cela valait vraiment la peine d'essayer.

  Il n'y a rien de tel qu'une putain de crise pour vous révéler à vous-même et aux autres.

 

Illustration-titre de l'auteur.

Fiction librement inspirée d'un fait d'actualité.

Piste d'écriture : " Dire la crise et ses conséquences".

Gilda : filme américain de Charles Vidor (1946) avec Rita Hayworth.