Piste d'écriture: écrire un journal intime en s'inspirant de titres ou de visuels. 

Samedi 21 mars 1908

Ce matin, je suis parti me promener du côté du lac gelé. Les branches des arbres étaient recouvertes d’un joli manteau blanc. La grisaille du chemin avait disparu sous l’épais tapis de neige. La blancheur de mon dalmatien trouvait un écho dans cette nature immaculée. Le vent était glacial et sec.

Arrivé près du lac, j’ai aperçu deux jeunes garçons qui finissaient de sculpter une magnifique jeune fille éphémère dans un bloc de glace. Ils venaient d’achever leur travail et contemplaient, totalement fascinés leur œuvre. On aurait dit deux sentinelles de pierre foudroyées par tant de beauté.

Je n’ai pas osé aller jusqu’à eux. Le spectacle, de cette image exceptionnelle, m’accompagna cependant jusqu’à mon retour au chalet.

Lundi 23 mars 1908

Hier, il a beaucoup plus et la neige a presque disparu. Le temps semble repartir au beau. Les deux dernières nuits, j’ai rêvé de la belle jeune fille de glace. Tant de beauté figée dans une œuvre fugitive ! J’ai pris mon chien et nous sommes retournés vers le lac. Cependant, de peur de surprendre les deux artistes, j’ai préféré changer de chemin. Vasco et moi  nous rapprochions du lac, quand, sur le Pont des Inondés, une rencontre à laquelle je n’étais pas préparé m’arrêta ! Au milieu de l’ouvrage de bois se tenait une magnifique jeune femme auréolée d’une lumière céleste qui ressemblait énormément à la sculpture aperçue deux jours plus tôt, non loin de là.

Mon pauvre cœur fit un bond dans ma poitrine. Après avoir été figé un temps, dont je n’ai gardé aucun souvenir, je me suis lentement approché d’elle. Je craignais qu’elle ne fût qu’un mirage imaginé par mon esprit malade. Je dégustai avec gourmandise le plaisir de la contempler quand, arrivé à sa hauteur, elle s’adressa à moi avec une voix merveilleuse et mélodieuse. Ce qu’elle me dit alors, je n’en ai gardé aucun souvenir mis à part cette phrase curieuse que je ne compris pas tout de suite :

-          Merci mon doux ami ! Merci d’avoir passé ces trois dernières nuits avec la noyée souriante. Vous êtes le premier à aimer ma compagnie !

-          Je ne comprends pas, c’est la première fois que je vous vois !

-          Coquin que vous êtes, je vous ai vu, tandis que vous m’observiez au bord du lac !

-          C’est impossible ! Vous étiez alors une statue de glace !

-          Que nenni ! On me nomme ainsi depuis de longues années. Si vous vous rendez au cimetière, vous trouverez facilement l’endroit où je repose. Mes admirateurs le couvrent de roses blanches. Ce sont mes fleurs préférées, souvenez-vous en !

Je ne me rappelle pas de la suite de cette discussion, mais toujours est-il que je me suis réveillé ce matin et nous étions le jeudi 26 mars 1908.

Mon journal est donc la preuve que cette femme ne mentait pas. Qu’ai-je donc bien pu faire pendant ces trois jours disparus de mon journal ? C’est une question à laquelle il m’est impossible de répondre. Et puis quoi ! A-t-on jamais vu, une morte revenir à la vie ? C’est insensé !

Phare, aquarelle de Victor Hugo

Après une douche rapide, j’ai nourri mon chien et nous sommes repartis en promenade. J’ai pris la route de la mer. Visiblement, les abords du lac ne me réussissent pas très bien. Ma calèche file vite et le vent me gifle le visage, me prouvant, si j’en ai besoin, que je suis bien éveillé. Arrivé au bord de la mer, il est midi. Je n’ai pas encore très faim. Je décide donc de pousser jusqu’au phare que j’aperçois un peu plus loin. Comme ce phare est étrange ! Il est fait de bric et de broc.

Je décide de l’explorer, et ce malgré son petit air penché, façon Tour de Pise. La plage tout autour est déserte. Autrefois, sans doute, l’édifice devait être cerné par la mer. L’escalier est fait de pierres très irrégulières, il n’y a pas de garde-corps, ce qui rend l’ascension périlleuse. Ma curiosité est trop forte, alors je grimpe jusqu’à la porte d’entrée que je trouve ouverte.

À l’intérieur les murs, de la même pierre que l’escalier, sont là aussi, fracturées, irrégulières ce qui donne à cette pièce un aspect lugubre. J’imagine que ce sont les vagues d’autrefois qui ont ainsi endommagé cet ouvrage d’art. Je grimpe à nouveau un escalier, et une fois de plus, les marches sont irrégulières, fracturées par endroit, de hauteurs différentes, ce qui rend l’ascension assez risquée.

Finalement, j’arrive au premier étage. Autour de moi les murs sont arrondis, gris, sans âge, et semblent avoir été bâtis à l’origine du monde. En fermant les yeux, j’entends les cris des marins qui sont passés là, mais aussi, et c’est le plus troublant, le bruit des canons, souvenirs de batailles anciennes où l’eau arrivait jusqu’ici.

Par la meurtrière du premier étage, dissimulée derrière une espèce de véranda, je remarque que le ciel s’est couvert et qu’à présent il est d’un gris intense. Les nuages d’un ciel de colère se sont regroupés autour du phare.

La neige se met à tomber à gros flocons. Comment est-ce possible ?

Mon estomac me crie qu’il doit être une heure et qu’il est temps de déjeuner. Pourtant aussi loin que mon regard se porte, je ne vois que clair de neige et lune de sable blond. Contraste saisissant d’une nature détournée de sa normalité.

La peur s’empare de tout mon être. Je ne suis pas un homme facile à effrayer et pourtant ! J’ose à peine respirer. Avec effroi, je fais demi-tour et me rue dans l’escalier que je dévale à toute vitesse. Arrivé au rez-de-chaussée, la porte était fermée, je l’ai ouverte et je me suis littéralement jeté dans les escaliers. Ce qui devait arriver arriva. Je suis tombé et j’ai perdu connaissance.

Mardi 24 mars 1908

Quel rêve étrange ! Ce matin, nous sommes le 24 mars et j’ai donc rêvé ce qui précède. J’ai l’impression étonnante d’avoir voyagé dans le temps. Il n’y a rien d’écrit entre hier et aujourd’hui dans mon journal, tout n’était que rêveries incongrues, sans doute générées par cet article vu dans le journal d’hier ! Le Provençal titrait : « Toute la vérité sur la source de Geremoy et l’enfant surgi des flots. » Cette histoire a défrayé la chronique. Tous les badauds parlent de miracle. Il faut dire que cet enfant est tombé dans une crevasse, il a ainsi découvert une source inconnue de tous. La retenue d’eau a amorti sa chute et il a dérivé jusqu’à la plage où elle achève sa course. Il aurait dû se noyer, mais au lieu de cela, il est devenu le miraculé de Geremoy. C’est l’ancien gardien du phare aveugle de l’ile sans nom qui a retrouvé ce petit garçon. C’est sur cette île qu’un phare étrange se trouve au milieu de la plage. Sans doute cet article est-il à l’origine de cette histoire un peu folle. Mais je vais m’arrêter là ! Je meurs de faim et il est temps de dîner.

Mercredi 25 Mars 1908

Cette nuit encore, j’ai rêvé du phare et de ses dix-sept tempêtes recensées. C’est lors de la dernière qui avait failli anéantir le phare que le gardien avait perdu l’usage de ses yeux. La lanterne avait explosé au moment même où le gardien tentait désespérément de la rallumer. Il faut dire qu’à l’époque il n’y avait pas encore d’électricité et la flamme était entretenue par les gardiens.

Depuis cette ultime tempête, une légende prétend que dans l’œil du maelstrom veille le gardien du phare. Et c’est sans doute vrai ! Après son accident, le phare fut robotisé, le gardien mis à la retraite avec pension. Cependant, le brave homme avait emprunté le chemin du phare durant ces trente dernières années et ses pas en connaissaient le parcours par cœur. Pas besoin de ses yeux pour se diriger. C’est ainsi qu’un matin, il trébucha sur le corps du petit garçon et donna l’alerte.

Puisque ce phare m’obsède autant, je décide de terminer ma visite aujourd’hui et je reprends le chemin qui mène à l’ile sans nom. Quelle n’est pas ma surprise , quant à l’approche du lieu, je vois des cordons de polices ! Aujourd’hui, l’accès en est interdit. Étonné, je m’approche d’un agent chargé d’écarter les curieux.

-          Je souhaitais visiter le phare, puis-je passer ?

-          Non, Monsieur ! L’accès est bloqué jusqu’à nouvel ordre.

-          Pourquoi ?

-          Désolé ! Je ne suis pas autorisé à vous répondre. C’est ainsi c’est tout !

Décidément, le sort s’acharne sur mes nuits et mes jours. Frustré, je retourne au lac. La neige, tout comme la magnifique sculpture, ont disparu sous le premier soleil de printemps. Après une balade autour du lac avec mon dalmatien, je décide de rentrer diner.

Jeudi 26 Mars 1908

Ce matin, le Provençal titrait :

« Meurtres en série dans un phare robotisé. » C’était donc cela ! Aujourd’hui, j’irai en ville, ce sera moins stressant ! Il faut que je me sorte ce maudit phare de l’esprit.

Vendredi 27 Mars 1908

La visite de la ville, hier, m’a changé les idées et j’ai renoncé à comprendre ce qui m’était arrivé lors de cette nuit étrange où le temps s’était joué de moi. L’histoire aurait pu s’arrêter là, tout comme mon journal. Mais ce matin en me rendant au phare, j’ai rencontré ma statue de glace qui me souriait, et voici ce qu’elle m’a dit :

-          Je savais bien que je vous reverrai, voulez-vous bien me rejoindre, je vous promets une éternité de plaisir ?

-          Mais vous n’existez pas !

-          Vraiment ! Pourtant vous me parlez !

-          C’est vrai, sans doute ai-je perdu l’esprit !

-          Que nenni mon ami, vous voici rendu au Paradis, votre chute fut mortelle.

Marie-Christine, 17/04/2014