Couac

    Vous est-il jamais arrivé de partager avec un inconnu un sandwich acheté au buffet (virtuel) d'une gare (désaffectée) ? J'ai vécu cette mésaventure et m'en vais vous la conter.

   L'histoire commence à Sumène1... un lieu de mémoire et le foyer de toute culture, notamment, comme chacun sait, celles de la pomme reinette et de l'oignon doux. La « raïolette »2 pousse en abondance sur les « faïsses » (ou terrasses) les mieux exposées.... Sumène se situe au confluent du Rieutord et du Recodier. C'est un vrai pays de Cocagne quand il y fait beau (la restriction est de taille). Une ancienne voie ferrée reliait Ganges au Vigan. Je doute qu'elle ait jamais connu un fort trafic, mais son souvenir éveille en moi le charme nostalgique des petits trains d'antan. Car cette ligne, aujourd'hui rayée de la carte, est remplacée par un service de cars au nom de la sacro-sainte rentabilité, grand impératif des temps modernes.

    Le tracé suit le piémont de la Cévenne, et se fond dans un paysage au charme mélancolique. On s'aperçoit que rails et traverses ont été arrachés sur des tronçons entiers. L'herbe folle envahit le ballast, enfin ce qu'il en reste. Parfois, la broussaille se referme, au point de rendre l'itinéraire impraticable. Il faut au randonneur non averti beaucoup d'obstination, de perspicacité même, pour suivre et identifier les vestiges de la voie3. Et que dire des ouvrages de franchissement des multiples torrents qui jalonnent ce parcours en montagne ? Ils sont en piteux état, quand ils n'ont pas tout simplement disparu sous l'effet des crues. Seule solution : dévaler la ravine et faire un large détour pour gagner le gué le plus proche, trop heureux de retrouver sur l'autre versant le trajet d'origine, au prix de combien d'efforts !

    Ensuite, par comparaison, la progression semble facile. La voie épouse une courbe de la rivière en contournant l'agglomération. Après avoir franchi le viaduc, elle parcourt une centaine de mètres et l'on atteint la gare. Un joli petit édifice, avec ses volets bleu charrette et son auvent de fer forgé, que rien ne distingue au demeurant, d'autres construits à la même époque et aux mêmes fins. Depuis belle lurette, on n'y voit plus de trains passer. La collectivité a tenu à conserver le bâtiment dans son état d'origine, en tant que « vestige patrimonial » (je cite) ; un bel euphémisme qui masque un enterrement de première classe.

    Au fait, comment ai-je échoué en ce lieu d'où personne ne vient, où personne ne va ? Eh bien, grâce à mon sandwich. Plus précisément (notez ce détail) par la vertu du papier qui l'enveloppe. En le dépliant soigneusement, je l'examine et cherche à en lire le contenu, malgré les taches de graisse qui le constellent. Il s'agit d'une page arrachée à un vieux livre, où il est question d'un voyage à pied dans les Cévennes. Tiens donc !

    Je n'en saurai pas plus et m'avise qu'il est déjà six heures du soir passées. Montre en main, j'ai mis huit bonnes heures, pause comprise, à boucler le circuit du Ranc de Banes, sur la trace des ermites, des romains, des mineurs et de tout ce qu'on veut. Pas de temps à perdre - il est vrai que, dans les Cévennes, le temps ne compte pas. On est au début de l'automne et les jours ont sérieusement raccourci. L'ancienne gare fait office de refuge improvisé. Les randonneurs peuvent y prendre un temps de repos, s'y restaurer et même, si besoin est, trouver asile pour la nuit. Je pose sac à terre et donne un coup d'épaule à la porte de bois vermoulu, qui cède à la première sollicitation. Le grincement des gonds fait s'envoler une kyrielle de chauve-souris. Mes yeux s'habituent à la pénombre en peu de temps. Je constate alors que je ne suis pas seul dans la salle. Il s'y trouve un autre personnage, que je ne vois d'abord que de dos. Il s'accoude à ce qui me paraît être un comptoir de bistrot. À propos, comment se peut-il le buffet de l'ancienne gare existe encore ? Enfin, c'est un fait qu'il est toujours là. Je signale ma présence à l'inconnu par un discret salut. L'homme est en train de bourrer le fourneau de sa pipe avec pas mal de flegme et une pincée de tabac brun. Voilà qu'il se retourne vers moi : « Hello, jeune sportif, avez-vous du feu ? » me demande-t-il. Je remarque son fort accent britannique. Il ajoute : « C'est que voyez-vous, il fait noir ici ». Je tire de la poche de ma vareuse une grosse boîte d'allumettes, celle-la même dont j'use en bivouac pour allumer mon réchaud.

Allumette

 L'allumette en craquant, fait jaillir sa flamme diaphane dans l'obscurité, éclaire le visage de mon interlocuteur, adoucissant les contours et les couleurs. Je le considère un instant. Ses traits sont burinés du fait de la vie au grand air, mais il n'a vraiment pas l'air d'une brute. Il est vrai que sa veste en velours râpé hors d'âge jure un peu. Pas de quoi se formaliser entre randonneurs. Qui d'entre nous irait se mettre sur son trente et un pour crapahuter ? Il me raconte d'un ton mi-plaisant, mi-sérieux, qu'aucun villageois n'a accepté de l'héberger. Toutes les portes se sont fermées sur lui. Sans doute fait-il peur avec sa chevelure ébouriffée et sa grosse paire de moustaches, qui pourraient faire songer à un rôdeur ou un vagabond. Au prix de quelques coups de rasoir, il retrouverait sans peine une physionomie spirituelle, avenante. Je cherche pour ma part à identifier cet homme que j'ai dû rencontrer quelque part, ou dont j'ai vu le portrait, mais que je n'arrive pas à situer.

« Vous êtes anglais ?

- Non, Écossais. Mais j'aime beaucoup le midi de la France, où je voyage à pied par petites étapes. Rien de tel que la marche pour découvrir lentement votre pays, distiller le paysage et s'y incorporer, bref, goûter le charme de la nature. La vraie liberté, c'est de vagabonder.  » 

Cette fois, la glace est rompue. Il me propose une bière : « Guinness is good for you,  is'nt it ? À moins que vous ne préfériez un authentique old scotch whisky...» Joignant le geste à la parole, il m'en verse une rasade et tire de son havresac une boîte de sardines et une tablette de chocolat. J'aime bien les sardines et le chocolat, mais pris séparément et surtout pas à l'heure de l'apéritif. Quand j'ai l'estomac creux, avaler cette mixture, même arrosée de bière ou de whisky, me semble un acte répugnant. Je lui offre la moitié de mon sandwich, qu'il accepte volontiers. Une fois rassasiés, nous prêtons oreille aux bruits de la campagne. « Appréciez-vous cette subtile harmonie et le concert du vent parmi les arbres ? », me demande-t-il avec un brin de mysticisme.

Pour être franc, je préférerais plus de silence et un temps moins aéré. Nous finissons de mastiquer notre pain caoutchouteux et préparons un bon café pour conclure cette collation improvisée. L'homme en profite pour se chauffer ses mains à la flamme du Butagaz. Dans le geste un peu brusque qu'il fait, l'emballage de mon sandwich s'enflamme. Il n'est déjà plus qu'un tas de cendre. Mon compagnon d'un soir balbutie quelques mots pour s'excuser de sa maladresse...

« Bientôt sept heures, fait-il en tirant de sa veste une montre de gousset.

  - Et alors ?

  - C'est que voyez vous, j'attends quelqu'un, plutôt quelqu'une.... [ Il poursuit d'un ton sourd, comme s'il parlait pour lui-même : ] Je veux parler de Modestine, ma fidèle compagne et complice, que j'ai lâchement abandonnée. Que dis-je ? Vendue, bradée ! Je m'en voudrai toute ma vie de cet acte ignoble. Ou plutôt, je dois, avant de mourir, la retrouver et me faire pardonner ma trahison. Ce soir, c'est l'occasion ou jamais. Je suis venu l'attendre au train de sept heures. Telle est la raison de ma présence ici.

  - Que voulez-vous dire ? il y a longtemps qu'il ne passe plus de trains ici !

  - Ce n'est pas un mal. Permettez-moi de vous dire, jeune homme : le chemin de fer est une invention du diable... !

  - Certes, mais le train permet, quand il est besoin, de se rendre plus vite d'un point à un autre et ce n'est pas un mince avantage.»

   Il récuse cet argument et se lance dans une interminable diatribe contre les modes de déplacement modernes, en particulier l'avion, le T.G.V., et tous ce qui s'ensuit. Une forme de voyage immobile qui, selon lui, tue le vrai voyage et patin-coufin. Scotchant. Je commence à me demander si je n'ai pas affaire à un dingue. Ou alors, c'est que le mélange de bière et de whisky ne lui réussit pas.

    Sept heures moins dix. Rien ne se passe. Mon compagnon poursuit son monologue, arborant toujours la même mine contrite.

   « Comment ai-je pu la méconnaître à ce point ? Je me suis comporté comme un rustre avec elle et n'ai su que la malmener. Simple effet de la jalousie peut-être... Elle était si coquette ! Au moindre chardon, elle s'arrêtait pour batifoler. Quant à ses rapports avec l'autre sexe... autant n'en pas parler... Je n'ai jamais supporté ses écarts de conduite en présence d'un Monsieur.. Elle paraissait si petite et douce, pourtant, toujours vêtue de son humble robe grise, où l'aiguillon laissait une tache de sang, souvent récalcitrante et paraissant soumise. Quand je la rabrouais, elle me regardait de ses pauvres yeux tristes. »

   Et bla bla bla, ce bavard, une fois lancé, pourrait continuer des heures sur ce ton.

   Sept heures moins cinq. Le suspense est insoutenable. Je laisse divaguer ce malheureux tout à son aise. On entend à l'extérieur un vague brouhaha. Le visage de mon interlocuteur s'anime :

   « Le convoi s'approche, commente-t-il. Le train sifflera trois fois, signe convenu qu'il doit s'arrêter à cette gare et déposer un passager... voire une passagère ! »

  Dans quel film ai-je entendu ça ? N'importe ! Je prête l'oreille, et ne perçois au loin que braiments : un joyeux et triple hi-han. Soudain, la lumière se fait dans mon esprit. L'ancienne voie ferrée a été reconvertie aux fins de randonnée, et le comité du Tourisme organise trois fois par semaine un circuit à dos de bourricot. Ce trajet se termine en gare de Sumène, et mon histoire aussi, comme elle a commencé. L'heure est donc venue de prendre congé de mon hôte, au visage soudain rasséréné.

   « À propos, conclu-il avec un clin d'oeil complice, faute de la tierce personne que l'usage requiert et qui nous manque ici, nous ne nous sommes pas encore présentés.

   Je lui réponds qu'en France, ce rituel n'est pas de mise, et que d'ailleurs, je l'ai déjà reconnu :

  - Mr. Stevenson, je présume ?

   Il acquiesce :

   - Je suis bien Robert Louis Stevenson, pour vous servir, et Modestine est ma monture adorée. »

Ainsi, tout finit bien. Au terme de cent trente six années d'errance, le couple est sur le point de se retrouver. Par discrétion, du fait aussi que j'ai les épanchements en horreur, je m'écarte au moment des retrouvailles. Pour Stevenson, c'est une rédemption. Pour Modestine, une carotte en perspective. L'auteur du « Voyage avec un âne dans les Cévennes »4 va pouvoir gagner le coeur en paix le paradis des randonneurs. Et moi, mon domicile.

    À bien y réfléchir, je pense que l'emballage détruit n'était autre qu'une page de son livre, un fragment de rêve, une clé de papier, support ô combien fragile. Un instant, j'ai cru qu'il m'ouvrirait le palais secret de la mémoire. La flamme d'un réchaud de camping en a eu raison. Je n'ai d'autre solution désormais que retrouver seul le chemin perdu, avant qu'il ne sombre à jamais dans l'oubli.

Pistes d'écriture : le voyage imaginaire : incidents, objets et lieux insolites - propositions tirées de Hubert Haddad, "Le nouveau magasin d'écriture", éd. Zulma, 2007.

Hi-han

 1 L'Histoire commence à Sumer, Noah Kramer, 1993

 2 Oignon doux des Cévennes

 3 Itinéraire n° 22 « Le ranc de Banes » décrit dans le topoguide de la F.F.R .P., « le Gard à pied »

 4 R.L. Stevenson, « Travel with a donkey in the Cévennes » (1879), édité en français par Flammarion , 1991