piste d'écriture: décrire un pays imaginaire.

J’ai rencontré,  un jour, l’enfant à la queue de cochon, au détour d’un voyage trop convenu, sans surprise, où je m’ennuyais…

Depuis plusieurs semaines, fatiguée, j’avais une violente envie de partir, quelques jours ailleurs,  et Jo m’apporta un matin le dernier guide sorti : La France inconnue. Préparer un voyage me tentait, c’est le meilleur moment, bien collée au fond de mon fauteuil, télé muette, un soupçon de musique pour l’ambiance, j’ouvris le livre.

D’abord je ne voulais aller ni en Nualgodec, ni en Verponce, régions trop connues, envahies par les touristes, encore moins en Bargnete il y pleut tout le temps !  Le Sass-de –Palaic me tentait mais Jo n’aimait pas les langoustines, en définitive je penchais pour partir à la découverte de la Taiquiane, que l’on ne connaissait ni l’un ni l’autre.  C’était, d’après le guide le pays de la mer et de Sandel, l’astronaute,   pins et  dunes ; je choisis plutôt vers l’intérieur, au nord, la région de Guperxiu, près de la rivière célèbre où sont les châteaux perchés. !

 A Casulax on nous proposait un apéritif dans un décor inattendu : peu de confort, de lumière,  au loin des rennes en lignes qui passaient et repassaient, les bruits sourds de taureaux que l’on dérangeaient, nous serions trop d’indiscrets, je cherchai ailleurs, nous pouvions prendre à Canbey le bateau plat qu’ils appelaient « Begarra », ,du nom disait-on d’une ancienne déesse du fleuve qui autrefois affolait les mariniers par ses chants envoutants ! 

Je rêvais de descendre le fleuve avec un bateau lent et confortable, vers Tasral on s’arrêterait pour visiter la vieille ville où des concerts nous étaient offerts !  on admirerait sur le parcours plusieurs temples et des grottes profondes, une manufacture de soie, et des fabricants de berlingots… on louerait pour une bouchée de brioche, un vélocipède avec jumelles pour voir de plus près quelques villages perdus, un dolmen, une église troglodytique, et pourquoi pas la statue de la Joconde, récemment découverte.

Où se restaurer ? Où dormir ? Je notais d’alléchantes adresses, je savourais à l’avance des gouts ignorés, des épices inconnus, des viandes bizarres, des insectes, des poissons de toutes couleurs.

…Cependant je m’interrogeais, la télé prédisait pour  longtemps beaucoup de pluie sur la Taiquiane, j’hésitais de bouger de mon cocon méditerranéen, pourquoi partir ?

 

couverture de l'édition Points Seuil de Cent_ans_de_solitude (détail)

…La radio distillait une musique sourde, lointaine. Les  informations du jour ; Garcia Marquez nous avait définitivement  quittés. Je fermai les yeux, quel  personnage ! quels livres ! Et c’est là que j’ai revu l’enfant à la queue de cochon… Ah !  retourner comme il y avait si longtemps à Macondo, là où il nous avait entrainés… J’y suis encore, je revois le village désert, la chaleur qui suinte partout, le marigot et au milieu des fougères, immobile, un grand Galion aux voiles pleines d’oiseaux ! je revois les gitans revenant chaque année comme des papillons migrateurs, les perroquets chanteurs, le tapis volant et l’enfant à la queue de cochon !  Oui me revoilà dans cet univers fou et imprévisible, la mort qui surnage, les humains déboussolés, et Melkiadés le mage qui n’arrive pas à mourir. Je ressens la densité, le fourmillement de tous ces mutants, ces incestueux personnages qui payent de leur chair et de leur sang leurs folles vies. Le Cent ans de solitude de ce magicien de la langue, je vais aller le chercher caché derrière tous les nouveaux livres sur mes étagères,  le voyage à faire il est là… Retourner à Macondo , se laisser porter, ce n’est pas facile car les mailles du filet sont serrées, on est vite enfermés, les odeurs sont parfois nauséabondes,  les choses, les animaux, les êtres, sont parfois excessifs, et l’on ne s’étonne jamais d’un animal qui parle ou d’un humain qui meurt un jour, et plus loin , ne meurt plus ! Partir à la découverte de la glace, de la rotondité de la terre, de l’innocence parfois. Où est le dedans ? le dehors ? C’est un imaginaire qui remue, et réveille, il y a là-bas ni évidence ni certitude, des surprises, des invraisemblances, des mondes inconnus, des plaisirs forts, des douleurs et des rires, ….   Ainsi  c’est décidé, je laisse le bateau et ses touristes,  la Joconde sur pied et les insectes grillés….je veux  partir, pour le  moment à Macondo.