Piste d'écriture: l'ambiguité, la métamorphose.

Bleue...

Il savait qu’il faut du temps pour chaque chose, et que l’attente patiente est indispensable, mais il avait hâte de la voir apparaitre dans une belle robe bleue.

Il avait pensé au noir, mais pour lui cette teinte était psychologiquement vécue comme une affliction, une peur, un désarroi, une souffrance – bien que pour certains peintres comme Miro ou Soulages, elle contînt en puissance la force de la lumière, et il savait qu’elle aurait été unique et admirée, en noir. Mais il n’avait pu s’y résoudre. Il la voulait en bleu, pas violet ni outremer, mais d’un azur soutenu, calme, souverain.

Il savait que pour arriver à ses dessins, cela ne serait pas facile : elle était capricieuse, elle ne se parait que de blanc crémeux, de roses divers, de jaunes pâles, de rouges éclatants… Il l’avait convertie au mauve, mais il désespérait de la voir revêtue en ce bleu dont il rêvait.

Il s’évertuait depuis quelques années autour d’elle, mais il n’avait jamais pu la discipliner. Elle lui échappait toujours, alors qu’il savait que de nombreux personnages voulaient se l’approprier… Il faisait tout pour devancer ses rivaux. Il voulait être le premier à la présenter au monde. Oui, cela serait exceptionnel, si elle apparaissait dans une robe bleue. Tous viendraient admirer sa beauté.

Il avait obtenu quelques succès avec ses sœurs, cendrées, rousses, blondines. Elles avaient gagné des prix, on vantait leur velouté, leur parfum, leurs parures à multiples volants, l’éclat de leurs épineux diamants… Elles étaient orgueilleuses et rares, on se les arrachait dans les réceptions, spectacles plus que spectatrices, elles illuminaient les parterres…

Mais cette fois, il voulait dépasser l’irréel. Il voulait obtenir d’elle qu’elle se plie à son ultime désir, et qu’elle apparaisse toute parée de vagues et de frissons de ce bleu unique.

 Il savait que la forcer ne donnerait rien de bon, et il avait su attendre, progressant lentement sur le nuancier – mais c’était décevant, toujours. Cette fois pourtant, cette fois… il n’osait trop espérer, mais…

Alors qu’il était plongé dans ses pensées anxieuses, on sonna, deux coups légers, musicaux. Il ouvrit la porte sur l’amour de sa vie. Pour être au diapason avec ce qu’il attendait, elle s’était vêtue d’une robe du bleu exact dont il rêvait. « Es-tu prêt, mon chéri ? C’est le grand jour, n’est-ce pas ? » Il resta sans voix. « Eh bien, ne suis-je pas comme dans tes songes ? Je t’accompagne. »

La gorge serrée, il acquiesça, prit sa taille, et c’est avec fébrilité qu’il l’entraîna vers la serre… Car c’était aujourd’hui que son rêve, leur rêve, allait peut-être éclore…

« Peux-tu regarder pour moi ? » demanda-t-il en s’arrêtant sur le seuil. Sans répondre, elle entra seule. Les minutes passèrent. A son silence, il comprit que le bouton si prometteur n’était pas de la couleur escomptée.

« Nous réessaierons », dit-elle en revenant tristement vers lui. Mais il secoua la tête en signe de dénégation. Il devait renoncer : il n’obtiendrait jamais, de façon naturelle, une rose bleue – pas plus que noire d’ailleurs.

Rolande Bernard, mai 14