A cet instant, Clémence quitta sa chambre et descendit les marches qui menaient à la salle du trône.

Elle portait une longue jupe argentée et s’était protégé le haut du corps grâce à un voile, qui recouvrait ses bras et son buste. Des coquillages blancs cachaient sa poitrine. Sur sa tête se trouvait une couronne de coraux argentés, ornée de perles de mer. Le voile était du même bleu lumineux que ses yeux. Par sa prestance, elle était digne d’une princesse.

Alors qu’elle marchait parmi la foule, tous la regardaient étrangement, car ses yeux les envoûtaient. Le roi l’aperçut et demanda à Claïtos qui était cette jeune fille. L’intendant lui expliqua qu’elle était la petite-fille d’Elaïjah, mais il n’avait pas tout compris de cette filiation compliquée. Il lui affirma qu’Elaïjah était de retour avec sa femme, cette jeune fille, et deux enfants sortis de nulle part.

Elaïjah, qui était parti valser avec Ayana,  à la fin du morceau qui les avait emmenés très loin les yeux dans les yeux, l’invita à se diriger avec lui vers le trône, afin de remercier Triton de son hospitalité. Ils se présentèrent, le bonheur rayonnant sur leur visage, et le roi parut favorable à leur venue. Intéressé par leur histoire extraordinaire, il exprima le souhait de connaître leurs petites-filles, et Clémentine fut bientôt devant lui. Mais Clémence, qui était partie explorer les méandres du palais, et s’étant éloignée du centre des attentions, resta introuvable.

 

Ces lieux décidément fascinaient la jeune fille, ils reflétaient tant d’harmonie… Pourtant, de voir les autres si heureux, accentuait sa mélancolie. Elle pensait à Ethan, elle aurait voulu le voir près d’elle. Elle aurait voulu se disputer avec lui, et puis rire de leurs disputes, et s’envoler dans ses bras en une valse langoureuse, comme celle qu’elle avait vu Elaïjah et Ayana danser. C’était bizarre de penser que ces gens, qui étaient ses arrière-grands-parents, semblaient presque aussi jeunes qu’elle, et étaient éperdument amoureux…

Etait-ce de l’amour, qu’elle ressentait pour Ethan ? Il était si différent d’elle, comment en être sûre ?  Elle avait deviné qu’en lui se jouait un combat terrible. Eux, ses amis, l’avaient abandonné avec cela. Il était resté de l’autre côté, elle ne le reverrait certainement plus et elle devait continuer à vivre avec ce vide dans le cœur.

Un vide qui la rendait différente, étrangère. Elle ne parvenait même pas à se réjouir des regards qui s’attardaient sur elle et lui disaient qu’elle était belle. Ethan, était-il encore vivant, était-il encore humain ? Etait-ce lui qui était venu à son aide tandis qu’elle croyait se noyer dans le tunnel ? Avait-elle eu une vision ?

Non, c’était bien lui, son cœur le lui soufflait. Mais, où était-il maintenant ?

 

http://www.hostingpics.net/viewer.php?id=870770rusalka.jpgRecherchant la solitude, elle sortit sur une terrasse qu’éclairait doucement la lune. Là-bas, une jeune sirène rousse semblait aussi mélancolique et perdue dans ses pensées qu’elle-même. Clémence ressentit pour elle une empathie immédiate. La jeune sirène ne la remarqua pas tout d’abord : elle contemplait l’astre, et l’astre, qui éclairait tous les mondes et tous les temps, semblait la contempler.

Soudain l’inconnue se tourna et vit Clémence. Souriante, celle-ci s’approcha. Les yeux de la sirène se fixèrent sur ses jambes, dont le mouvement était si visible et élégant sous le voile bleu…

« Oh, vous êtes une humaine ! dit-elle sur un ton mélancolique.

– Oui, malheureusement, répliqua Clémence. Mais, vous pleurez ? Qu’avez-vous ?…

– Ce que j’ai ? Voyez ce que moi j’ai : j’ai une queue, et pas de jambes. Or je suis tombée éperdument amoureuse d’un humain. J’envie votre race et la terre où vous cheminez. Votre monde me semble un rêve… Je me sens tellement triste et seule… Mes sœurs ne me comprennent plus, et j’en suis réduite à me confier à une inconnue… Pardonnez-moi ! »

La sirène essuya une larme. Clémence la regarda avec curiosité. Sous ses cheveux rouges qui lui faisaient comme une couronne naturelle, sa peau rosée étincelait, ses yeux étaient d’un brun doré et clair, magnifique, sa bouche semblait un fruit. Comment une telle beauté pouvait-elle douter d’elle ?

« Non, ne vous excusez pas. Mais, dans le monde d’où je viens, à l’époque d’où je viens, la terre n’est que chaos. L’humanité est plongée dans une guerre mondiale, et détruit tout sur son passage. La vie ne représente plus grand-chose aux yeux de mes contemporains… La mort a été mon quotidien. Croyez-moi : l’homme est bien trop souvent mauvais, cupide, égoïste, et bien d’autres choses. Il ne faut surtout pas vous en approcher. »

A  son tour, la sirène dévisagea la jeune humaine avec curiosité. Elle semblait si lointaine… Si triste elle aussi. Elle aussi possédait un secret. Elle résolut de lui faire confiance.

« Vous avez peut-être raison, répondit-elle doucement, mais les hommes ne sont pas tous comme cela, l’amour, la bonté, la beauté, la poésie, tout cela est invention des hommes… Moi j’ai trouvé quelqu’un comme cela, bon, honnête, magnifique… Mais j’ignore encore s’il sait aimer, je veux dire aimer une femme.

– Une femme… vous ? répliqua l’humaine. Oui, vous, bien sûr. Vous êtes de celles qui ravissent les cœurs d’un seul regard et ce jeune homme est peut-être comme vous le dites une exception. Mais méfiez-vous, c’est dans la nature humaine, en particulier celle des hommes, de dévaster celles qui les aiment…

– N’avez-vous pas de rêve, un rêve qui mériterait que vous vous battiez pour lui ? s’exclama la sirène. Moi j’ai trouvé mon rêve, peut-être n’est-il qu’une illusion, mais à chaque fois que je m’en rapproche, j’ai l’impression que cette illusion n’est que trop réelle.

– Je ne peux pas vous aider à réaliser ce rêve, j’aurais trop de responsabilités…

– Oubliez tout cela, la coupa la sirène, oubliez vos devoirs, vos obligations… à vous, quel est votre rêve ? »

Clémence hésita un long moment avant de prendre la parole :

« Mon rêve, mon rêve, serait de parcourir le monde, les univers et le temps. Je veux vivre, me sentir libre… Et même, ajouta-t-elle à voix basse, vivre un éternel amour, même si la personne n’est pas bien pour moi…

– Nous avons toutes les deux de grands rêves, mais si nous voulons les réaliser, il faut tourner le dos à la sagesse, ne nous inquiéter de rien, oublier nos obligations vis à vis des nôtres… je me trompe ?

– Non, mais moi je ne peux pas, ni ne veux oublier mes obligations vis à vis de ma petite sœur. Je m’appelle Clémence au fait, et vous ?

– Moi, c’est Ariel… répondit la sirène avec un sourire qui la fit rayonner. Nous pourrions nous tutoyer, non ? Ravie de te connaître.  Parler avec toi m’a fait du bien.»

Alors qu’accoudées sur le parapet l’une près de l’autre elles regardaient la lune, et peut-être le visage des hommes auxquelles elles rêvaient, la conque sonna.

Clémence soupira :

« Je me suis absentée trop longtemps, il est temps de retourner à la fête, ma chère.

– Nous nous retrouverons tout à l’heure », murmura Ariel.

La jeune femme s’en alla, laissant seule la sirène. « A bientôt, Ariel ! » Celle-ci se retourna et lui adressa un sourire, mais Clémence crut distinguer, au coin de ses yeux, une larme. La rendant à ses pensées, elle partit à la recherche des siens.

Dans la deuxième salle, elle retrouva Ayana.

« Mais où étais-tu ? s’exclama celle-ci.

– Je parcourais les alentours, sourit Clémence. »

Ayana lui rapporta alors que le roi portait à sa personne un intérêt tout particulier.

« Claïtos m’a expliqué que c’était sans doute que tu as les yeux bleus… »

Ayana continua de parler jusqu’à ce qu’elles arrivent au trône. Clémence s’inclina bien bas devant Triton.

«Montrez-moi votre visage, mademoiselle, demanda celui-ci. Ah, cela fait plaisir de voir des yeux comme les miens… Sachez que les yeux bleus ne représentent pas, comme chacun le dit ici, la puissance. Non, ils sont signes de pureté. Si un jour mes yeux changent de teinte, il se peut que je sois destitué… 

– Qu’allez-vous penser là, majesté, dit Clémence un peu éberluée. Vous me semblez la bienveillance-même.

– Je vous remercie, mademoiselle. Profitez de la fête, amusez-vous…»

Mais Clémence n’avait plus qu’une idée en tête : retrouver sa sœur et Léo. Ils lui manquaient, soudain.

« Mais où sont nos petits monstres ? s’enquit-elle auprès d’Ayana, qui avait assisté souriante à l’entretien.

– Ils sont restés avec oncle Elaïjah et parrain Claïtos, s’amusa-t-elle. Ils s’inquiétaient un peu pour toi… Veux-tu que nous allions les rejoindre ?

– Volontiers. »

 

L’appartement de Claïtos était à l’image de sa personne, tout en volutes, composé de pièces qui ressemblaient à des grottes très ornées. Quand elles arrivèrent, Claïtos, Elaïjah et les enfants jouaient à un jeu qui consistait à se cacher pendant que la personne désignée pour les retrouver, comptait les yeux fermés jusqu’à cent. « Venez jouer avec nous ! » chuchota Claïtos aux deux femmes. Elles acceptèrent. Jeux et fou-rires durèrent jusqu’à l’aube.

Finalement, tous s’assoupirent au sol, Léo tenant Claïtos en guise de peluche, Elaïjah serrant Ayana dans ses bras, et Clémence le visage enfoui dans les cheveux de sa petite sœur.

Tous  dormaient à poings fermés lorsque Ylaïs apparut. Elle toucha l’épaule d’Elaïjah, qui fut le premier à se lever.

« Que se passe-t-il ? demanda-t-il.

C’est… c’est ma sœur, aide-moi s’il te plait. Elle n’est pas rentrée après le quinzième coup de conque… Je l’ai cherchée partout et je ne la trouve nulle part. »

La voix de la jeune sirène était si angoissée que tous se réveillèrent. Elaïjah, d’une voix posée, demanda plus d’informations sur la disparue. Il s’avéra que c’était une sirène impétueuse, et terriblement idéaliste. Elle avait les cheveux rouges et se prénommait Ariel.

« Ariel est l’une des filles de Triton ? demanda Clémence.

– Oui, pourquoi demandes-tu cela ?

– Eh bien, parce que je lui ai parlé la nuit dernière.

– Que t’a-t-elle dit? s’inquiéta Claïtos, qui s’était empressé de se lever pour paraître bien devant Ylaïs.

– Je sais qu’elle est tombée amoureuse d’un humain, et est triste à mourir de ne pas pouvoir le rejoindre. Je l’ai mise en garde, mais…

– Alors, je sais peut-être où elle est », la coupa Ylaïs.