51980476839

Dans les profondeurs de la mer, les créatures des ténèbres rôdaient encore, Poséidon ne pouvait tout contrôler. L’océan est vaste…

Ylaïs conduisait la compagnie et ils s’enfonçaient peu à peu. Tout devint obscur, noir, d’étranges choses apparaissaient.

« Mais où nous emmènes-tu ? protesta finalement Elaïjah. – Nous arriverons bientôt, répondit Ylaïs, continuez de nager et soyez prudents. – Mais où allons-nous ? demanda Ayana. – Dans ce lieu, on ne peut accéder la première fois que si on est guidé sans savoir où on va. Ne me quittez pas de vue, et tout ira bien. – Je crois que je viens de faire pipi ! chuchota Léo à Ayana qui lui tenait la main, j’ai trop peur ici. – Taisez-vous, nous y sommes, murmura la sirène, qui semblait extrêmement soucieuse. » 

Une faible lumière s’échappait d’un immense rocher aussi fourni d’épines qu’un roncier. Ils se faufilèrent à travers en essayant de ne pas se faire piquer, car Ylaïs les avait mis en garde contre les pointes empoisonnées. Par une série de tunnels, ils tentèrent de rejoindre son cœur. Les enfants s’étaient collés à Elaïjah, Ayana et Clémence se tenaient fermement par le bras. Ils frôlaient d’immondes et terrifiantes créatures qui les observaient dans l’obscurité.

Enfin, la lumière s’intensifia et Ylaïs leur confia qu’elle les avait menés au repère d’une sorcière. Celle-ci avait été condamnée par le dieu Poséidon à résider à jamais dans ce rocher, et dans un corps de pieuvre. Il ne fallait pas spécialement la craindre, car elle ne pouvait s’attaquer aux personnes innocentes, surtout si elles venaient du royaume des sirènes. « Mais, ajouta Ylaïs, il faut prendre garde avant de passer un pacte avec elle. Si vous souhaitez quelque chose du plus profond de vous-même, elle vous l’offre mais il y a une contrepartie, une contrepartie souvent terrible à acquitter. »

La fin du labyrinthe se dessinait. Ils entendirent des voix, et se faufilèrent avec prudence.  Devant eux, ils virent une sorte d’entonnoir en pierre, aux étagères profondes surchargées d’objets étranges ressemblant à ceux des humains, bouteilles en verre ou en argile, caissettes et coffres. Au centre de l’entonnoir, tournoyait une jeune sirène aux cheveux rouge. Tête levée, elle contemplait la lumière de l’aurore qui lui parvenait à travers les épaisseurs aquatiques. « C’est bien ma sœur… » chuchota Ylaïs.

A cet instant on entendit une voix grondante, et la jeune sirène se retourna vers une anfractuosité où flottaient des nuées d’un violet d’encre. C’est alors que tous aperçurent une immense pieuvre qui avait gardé un visage humain, vieilli. Elle se cachait derrière ses nuages d’encre comme derrière des voiles de veuve ; mais elle avait regard de Méduse, ensorcelant.

La monstruosité avait avancé ses tentacules vers Ariel. Elaïjah voulut foncer, mais fut repoussé quelques mètres plus loin par le tourbillon qui s’était subitement formé. Ykaïs essaya à son tour, et se froissa les écailles sur les rochers :

- Ah, elle a renforcé son champ anti-malvenus !

–  Que pouvons-nous faire ? demanda Ayana.

Ylaïs réfléchit un instant :

– Nous sommes dehors, Ariel dedans, nous ne pouvons rien tant qu’elle ne nous a pas aperçus.

– Aperçus ?!! s’exclama Clémentine.

–  Faites-nous confiance ! renchérit Léo.

Les enfants se mirent à sauter dans tous les sens, à faire les fous, mais Ariel gardait les yeux fixés dans le regard hypnotique de la sorcière.

– Je résume, siffla la pieuvre. Ainsi, la fille préférée du fils de Poséidon vient à moi pour conclure un marché ? 

Elle avança sa tête jusqu’à celle de la sirène. L’insouciante lui répondit faiblement :

– Oui. Oui, je vous ai déjà dit tout cela ! Je suis amoureuse d’un prince humain, et je suis sûre qu’il m’aime aussi car je l’ai sauvé. Mais il me faut des jambes pour être à ses côtés.

La pieuvre se mit à rire, c’était le plus abominable des rires.

- Que vais-je te demander en échange ? Ta couronne de princesse ? Le collier qui prend la couleur de tes yeux ?

Ylaïs chuchota aux adultes : « Il faut empêcher ça ! » Ils se regroupèrent pour chercher ensemble une solution. Pendant ce temps, Clémentine et Léo s’étaient approchés dangereusement du bord du tourbillon, avec leur agilité d’enfants, ils jouaient avec les courants pour ne pas se faire éjecter, et ils aperçurent, au-dessus des encres violettes, une fumée noire qui survolait la scène. Elle ne se mêlait pas à l’eau, ne se dissipait pas. Une chose bien étrange qui laissa les enfants perplexes.

« Viens voir ! » dit Clémentine à sa sœur en tirant sur sa robe. Mais son chagrin d’amour rendait Clémence irritable, et elle renvoya sa sœur d’un « Fiche-nous la paix ! On est en train de trouver une solution pour pénétrer dans la grotte. »

« Aucune justice ! » s’énerva Clémentine, qui entraîna Léo encore plus près du tourbilon, pour mieux observer. Mais elle ne comprenait toujours pas.

Elle se mit à l’abri, ouvrit le livre magique qui ne l’avait pas quitté, et écrivit :

- Qu’est-ce que je vois ?

– Fais le vide en toi, écrivit le livre en réponse, et tu entendras. 

Elle obéit, et put entendre des voix maléfiques sortir de cette fumée. Elles semblaient venir d’outre-tombe. Ces voix résonnaient dans sa propre tête. Elle avait déjà éprouvé cette sensation quand elle se trouvait dans la prison du sorcier Discordus.

- Etrange, dit-elle à Léo, il est pas mort, le vieux phoque ?

- Quoi ?

- Chut, tais-toi.

La sorcière semblait écouter ce brouillard elle aussi. Mais elle, elle le comprenait. D’abord rétive, elle se mit à émettre de petits bruits mystérieux, « Ah, mmm, oui, oui… »

- Ma chère petite Ariel, j’ai trouvé ce que je désire obtenir en échange, dit-elle de sa voix affreuse.

- Et que désirez-vous, madame ?

- Tu sais combien j’ai été malade, je ne peux continuer à grincer comme ça… Je veux ta VOIX.

Ariel, dont la voix de chanteuse était le trésor, hésita un long moment avant de répondre.

 

Pendant ce temps, les enfants éberlués virent les trois adultes tour à tour foncer vers le tourbillon en hurlant des souhaits, et se faire rejeter.

- Qu’est-ce qui vous arrive ? demanda Léo.

- Mon petit bonhomme, répondit Elaïjah, nous devons trouver un souhait plus fort que notre peur, afin de pénétrer dans l’antre de la sorcière.  Je n’y arrive pas, car mon souhait le plus cher a été exaucé…

- Je crois qu’il en est de même pour moi, dit Ayana : je vous ai retrouvés.

Clémentine alla vers sa sœur, lui prit la main :

- J’ai une idée, grande sœur. Réfléchis bien, au plus profond de toi. Quel est ton vœu le plus cher, celui qui te brûle de l’intérieur ?

- Au point de rendre susceptible même avec toi, c’est bien ça ? répondit Clémence avec un demi sourire.

- C’est ça. Et le tien ?

Sans lui répondre, la fillette saisit sa main, et elles avancèrent toutes les deux en criant :

- Ethan !!!!

- Nos parents !

Et soudain elles passèrent le tourbillon, et atterrirent en bas de la grotte.

 

« Ariel, Ariel ! » crièrent-elles. Mais celle-ci ne les entendait pas. Elle tournoyait à nouveau vers le haut du rocher, elle était comme hypnotisée par la lumière qui en émergeait, une lumière chaude, douce, apaisante.

La pieuvre géante, jusque là occupée avec la fumée noire, se mit à hurler de rire et cria à la jeune sirène :

- Mais que fais-tu ? Redescends, petite sotte, tu ne veux pas que le soleil te brûle ? Cette boule de feu géante n’est pas bonne pour les gens comme nous. Elle nous grille comme des planctons.

La sirène reprit ses esprits et rejoignit la sorcière.

- Pourtant, il faut bien que moi je monte à la surface et respire dans le soleil, pour retrouver le prince. J’accepte ta demande.

- Tu ne peux pas faire ça ! cria Clémence.

Mais la bulle rendait sa voix faible. Elle et sa sœur tentaient d’escalader les parois pour atteindre la sirène, mais elles rencontraient plus de difficultés que prévu, elles devaient traverser toutes les épines, les ronces, les étagères de cette grotte. Chaque bouteille, chaque coffre recelait un danger, elles le voyaient maintenant.

 

La sorcière s’empressa de sortir l’encrier, la plume, ainsi que le parchemin. Clémence put enfin saisir la jeune fille par les épaules. Mais c’était trop tard : elle avait signé.

- Qu’as-tu fait ? demanda-t-elle.

Ariel se tourna vers elle, voulut parler, mais ne le put.

- Elle m’a donné sa voix, répondit la sorcière à sa place, avec un timbre charmant.

Ariel commença à se tordre de douleur sous l’effet de sa transformation.

- Elle devient humaine ! cria Ylaïs qui avait enfin réussi à se faufiler à travers le tourbillon.

- C’est cela même, ma petite, confirma la sorcière. Dépêche-toi de l’aider à rejoindre la surface avant qu’elle ne suffoque !

Les deux sœurs, l’une portant l’autre, s’échappèrent par le puits de lumière. Avec elles, la fumée noire.

- Je n’aime pas ça, dit Clémentine.

La sorcière toisa les deux sœurs.

- Avec ma nouvelle voix, j’ai besoin de raconter ma vie. Mais il me faut un public plus varié…

D’un geste, elle ouvrit un tunnel dans le tourbillon, et Elaïjah, Ayanah et Léo furent aspirés et survolèrent tout ce que les deux sœurs avaient dû escalader. Quand ils furent à son niveau, la pieuvre géante tendit une tentacule et ils se retrouvèrent tous assis, en lévitation, à son niveau.

- Je vais vous raconter ma VIIIIIIE ! chanta-t-elle d’une voix de soprano.

- Vieille toquée, vous ne croyez pas que nous avons plus urgent à foutre ? s’énerva Elaïjah.

- Ce qu’il veut dire, Madame, tempéra Ayana, c’est que, euh, nous sommes pressés !

- Pas d’urgence qui tienne face à la beauté ! je vais vous chanter ma vie.

- C’est à dire que…

- Chut. Ensuite, j’ouvrirai un tunnel pour vous faire rejoindre directement ce royaume des sirènes si pitoyable, au roi si mesquin. A moins que vous ne souhaitiez rejoindre directement votre jeune amie Ariel chez les humains. Je suis d’humeur joyeuse, je serai votre chauffeur…

Et sans plus attendre, elle commença :

- Vous savez, dans ma jeunesse, j’étais l’une des plus belles sirènes de tous les océans. Plus belle que cette petite sotte d’Ariel. Ma voix était envoutante, et nul ne me résistait. Ma vie était parfaite. J’avais de nombreux amants, qui tous se languissaient de moi et m’offraient d’innombrables bijoux…

Un jour, j’ai rencontré un humain, maigrichon comme vous, mais assez imposant pour sa race. Il était en train de parcourir les mondes afin d’acquérir une connaissance infinie. Un jour je le surpris en train de terroriser un petit village de siréniens qui cultivaient les algues. Leur sort ne m’importait point, pour moi ce n’étaient que des esclaves faits pour la soumission. Mais j’étais intriguée, alors je me suis approchée, et cet homme montrait sa cruauté ignominieuse. Il vidait les nouveau-nés de leur sang, le récoltait dans une fiole, et lançait leur corps encore gluant aux requins qu’il commandait. Pour tout vous dire, il m’impressionna. Sa facilité à prendre la vie me donna envie de le connaître.

Au début, il voulut arracher aussi ma vie, mais il n’y parvint pas, car il était tombé lui aussi sous le charme. Nous sommes devenus amants. Au fil du temps, nous nous sommes rapprochés. Il m’apprenait tout ce qu’il savait, car je lui ressemblais plus que vous ne le pensez. Par ennui, j’en étais arrivée à mépriser toute vie sur terre, à part la mienne – et la sienne, bien entendu.

Puis, du fait de nombreuses circonstances, il a dû quitter ce monde, mais nous nous sommes quittés bons amis.

Peu de temps après son départ, je m’éloignai de mon palais et me réfugiai dans une grotte, afin de poursuivre les expériences que je menais avec lui. Mais le roi Triton, lors d’une soirée, s’était épris de moi. N’ayant pas la tête à cela, j’eus le malheur de refuser ses avances. Celui-ci, prit d’une fureur incontrôlable, transforma ma voix, ma douce voix, et mon corps si parfait, en cette chose ignoble. Toutes les magies du monde ne peuvent changer cela. Il m’a privée de ma beauté et de ma jeunesse. Je l’ai privée d’une de ses filles, et peut-être de deux, car Ylaïs ne résistera sans doute pas aux rayons du soleil…

Mais je vous vois nerveux… Vous voulez tenter de les sauver, n’est-ce pas ? Allez, vous voir vous contorsionner m’enchantera. Faites de votre mieux, donnez-moi un beau spectacle.

 

Elle ouvrit la porte d’un autre tourbillon, et les invita à y entrer. Mais avant qu’ils ne partent, elle leur dit :

- Au fait, l’homme dont je vous parlais, vous le connaissez bien, il est revenu ici, dans ce monde, après que vous l’ayez chassé du sien… Il vous hait pour cela, mais moi je vous suis reconnaissante, car vous me l’avez ramené… Nous sommes tous les deux plus laids que nous ne l’étions, mais nous sommes vivants et déterminés dans notre vengeance. Discordus est de retour !

Ayant dit cela, elle referma la porte, et le tourbillon les emporta.