Piste d'écriture: un personnage dans le paysage citadin. Merci Agnès pour ce parcours d'une rare liberté, à la fois poétique et ludique.

http://fragmentdetags.wordpress.com/2010/12/14/quelques-chats-noirs-2/Elle attrape, par la cordelière accrochée au porte-manteau, sa pochette noire. A l’intérieur, son appareil-photo est à peine visible. D’un geste cent fois répété, la voici en bandoulière, au plus près de son corps.  C’est devenu une habitude.                                                                         
Quand elle part en ville, elle s’octroie, lorsque l’objectif contraint est atteint, la liberté d’une déambulation, un changement d’itinéraire. Un détail apparu dans son champ de vision déterminera la direction à suivre.                                                                                                                                           
Ce qu’elle apprécie tant dans ses flâneries, c’est écouter ce que la ville lui apprend par les mots qu’elle recèle. Au-delà des mots, il y a les gens. Lire leurs messages dans les rues bavardes, c’est un jeu de piste auquel elle est conviée. A chaque sortie, elle engage une nouvelle partie. Une pioche de mots dans un réservoir sans limite, donnés à profusion, partout accessibles : sur les enseignes, dans les vitrines, sur les panneaux publicitaires, parfois effacés sur les affiches déchirées. Elle les devine. Elle les ranime. Sur les murs, des phrases peintes la surprennent. Mots associés. Une lettre échangée et le sens est modifié.  Elle collectionne ces inscriptions. Avec l’appareil-photo extrait de sa cachette, d’un clic, elle en garde la trace, leur propose une nouvelle vie.                                                                                          
Imagination attisée née de la rencontre. Agissant avec discrétion, elle engrange. Pour elle, c’est une autre manière de découvrir la ville, la sienne, mais aussi celles qu’elle parcourt à pied, en France ou à l’étranger. La meilleure façon d’en approcher l’ambiance, d’en sentir la vie, se répète-t-elle. Toutes ces citations anonymes la réjouissent et la questionnent. Elle les recueille, en décrypte les résonances. Inconcevable de s’absenter des mots. Ceux qu’elle porte en elle et ceux qu’elle glane à portée d’yeux.                                                                                                                       

La ville est singulière. Sa quête l’entraîne hors des rues battues et pavés rebattus. Elle admire le pouvoir créatif, inaliénable, la poésie subversive, la révolte, les vers classiques sortis des salles de classe, les références-cultes, les maladresses d’écriture. Espace poétique à ciel ouvert, à la libre disposition de ceux qui l’explorent, la ville regorge de générosité.                                               
Savent-ils les colleurs d’affiches qu’ils procurent un inépuisable terrain de jeu aux promeneurs curieux ? Ils sont des passeurs, des enflammeurs de pensées, des éveilleurs de rêves. A pas de velours, elle suit les chats noirs, pochés au bas des façades d’immeubles. Ralentir le pas et s’inventer des histoires. Traverser la rue au passage clouté, rarement. Lever les yeux pour découvrir la fantaisie des collages, les trompe-l’œil et,  haut-perchés, les graffs colorés. L’esprit de la ville se révèle dans sa mise en scène du quotidien.                                                                                                                                                              
Elle décèle aussi des mots écrits dans l’urgence de la rage, dans la haine de l’autre. Elle les reçoit de plein fouet sans les supporter ni les accepter. Appareil-photo plaqué dans la pochette. Carte muette.                                                                                                                                                 
Parfois, elle suscite l’étonnement d’un passant. Elle déplace le regard de l’autre vers ce qui la fascine. En lui, le même effet produit ? Elle n’en saura peut-être rien.          
De ces voyages, jamais d’indifférence. Lors de ses errances urbaines, la moisson est riche, sa besace remplie, presque légère. Les mots récoltés ensemenceront l’ordinaire de sa vie. Ils sont là pour ça. A tous les coups, elle gagne.

 

Agnès

Lundi 19 Mai 2014