Il sifflotait sous son casque ou tout au  moins, il essayait. C’était la première fois qu’il tentait cette prouesse.

Eh bien, ça ne marche pas vraiment, dans un casque intégral, pensa-t-il. Dès qu’une secousse ou une ornière de la route rencontrent la roue du scooter, les lèvres tapent la mousse de protection intérieure et interrompent le sifflement.

Cela l’amusait. Alors, pendant sa tournée, il se distrayait en jouant les merles et testait toutes sortes de mélodies.

Il était près de midi et la distribution de courrier touchait à sa fin. Heureusement, l’air s’était réchauffé doucement au fur et à mesure de la matinée et il ne craignait plus les glissades sur la route gelée. Cela lui permettait de détendre un peu sa conduite et de finir plus guilleret.

Il avait justement bien besoin de légèreté, avant de porter le courrier aux derniers vrais sauvages du département. C’était déjà assez éprouvant de rouler sur le chemin départemental, mal dégagé en hiver et qui pouvait cacher des flaques recouvertes de givre ou des empreintes de cacochymes laissées par les derniers tracteurs de l’automne. Mais en plus de ça, il fallait se coltiner Pâris. Et là, c’était moins drôle. Car le bonhomme avait une sacrée réputation, en bas.

« Connu comme le loup blanc » disait la sagesse populaire. Pour sûr, il l’était !

Au bourg, il y avait deux camps : les pour et les contre. Les pour, c’était cette bande de jeunes qui passaient certaines de leurs soirées en sa compagnie. Qu’est-ce qu’ils pouvaient bien trouver à ce vieux solitaire ? Parfois, il en venait de loin pour une soirée, un week-end.

Quand le facteur déboulait le samedi matin, il pouvait y avoir un ou deux véhicules inhabituels garés le long du chemin. Lui, n’en retenait aucune information même si, au café, plus tard, on essayait de lui tirer les vers du nez. Car il y avait également les contre : les gens du crû, qui n’avaient jamais trop accepté qu’un type venu d’ailleurs, vienne s’installer dans leur forêt.

Pâris ne semblait pas s’intéresser à ces querelles de village. Il s’en fichait simplement. Des pour comme des contre. D’ailleurs, nul ne savait ce qui le motivait vraiment. Il disposait de tout un arsenal de machines à bois et rendait service à droite, à gauche. Il paraît qu’il avait été un des derniers gardiens de phare. Vu l’étendue de sa conversation, le postier était plutôt porté à croire cette rumeur. Ça collait bien au personnage.

Il était arrivé à proximité de la maison. Il ne put s’empêcher de sourire en imaginant les questions dont on l’assaillerait en bas, quand il se serait enfin  débarrassé de son uniforme de travail et serait attablé au chaud devant une petite Arvine ravigorante, avec sa bande de copains.

Il fit avancer le scooter jusqu’au péron et laissa le moteur allumé. Il n’avait vraiment pas envie de s’attarder. L’atelier était ouvert. Une machine vrombissait.

« Il y a quelqu’un ? »  lança-t-il.

Pas de réponse.

Il s’approcha de la porte et passa la tête à l’intérieur. Un homme de dos, un casque de chantier sur les oreilles, s’acharnait sur une pièce de bois. Il lui sembla que ce n’était pas Parîs. Comme l’autre ne semblait rien entendre, il entra dans la pièce et le tapota à l’épaule. L’homme sursauta et se retourna brusquement. C’était un asiatique. Un japonais peut-être. Ils se ressemblaient tous de ce côté-là du globe ! Surpris, le facteur sortit et attendit à l’extérieur.

 

Kojirô éteignit la machine ; petit à petit, le vrombissement perdit de l’intensité et le silence recouvrit à nouveau les lieux. Alors, il rejoignit l’homme en uniforme qui semblait pressé.

« Euh, il y a une lettre pour Parîs. Je dois la faire contre-signer. C’est un recommandé avec accusé de réception. Vous savez où je peux le trouver ? » essaya le facteur, sur un ton qui se voulait autoritaire.

Kojirô n’avait rien compris, hormis « Parîs ». Il se contenta de répondre avec un hochement de tête significatif, «  Parîs, pas là. »

Il tendit la main en avant, en montrant au facteur qu’il pouvait prendre la lettre. Celui- ci recula brusquement. Kojirô n’insista pas.

« Je ne peux pas vous la remettre. Il devra la récupérer au bureau de poste. Voici l’avis de passage avec la date limite de retrait. Il doit venir avec, muni d’une pièce d’identité dans le délai fixé », mitrailla-t-il sans rien ponctuer.

Kojirô fit oui de la tête. Il lui semblait que c’était la seule chose à faire pour détendre ce fonctionnaire un peu empourpré.

Le facteur ne demanda pas son reste. Il enfourcha le scooter, démarra et s’engouffra sans se retourner dans le sous-bois. Kojirô suivit le bourdonnement de l’engin qui s’estompait peu à peu, recouvert par l’épaisseur de la frondaison. Il remit le casque sur ses oreilles et entra à nouveau dans l’atelier, après avoir délicatement posé le papier de la poste sous une pierre devant la porte d’entrée.

Le scooter retrouva bientôt la route goudronnée.

« Eh bien, pour une fois, je vais avoir quelque chose d’insolite à raconter… » songea le préposé au courrier. Il reprit son exercice de sifflement sous le casque, très satisfait.