pigeon

 En arrivant sur la place on peut apercevoir, si on regarde bien, la première maison, dans l’ombre de l’église, écrasée par sa gothique et majestueuse hauteur,

Une maison noire et sombre

La première d’une rangée

La dernière du bourg chauffée au charbon

Habitée par un homme

Puis, debout près de la fontaine, une femme, qui nous tourne le dos, accompagnée d’un chien assis sur son derrière, semble converser avec quelqu’un que l’on ne voit pas ; peut-être parle-t-elle seule ou s’adresse-t-elle au chien.

Une maison dont les volets sont clos

Première d’une rangée de maisons semblables

Sa cheminée ne fume pas

Le nom d’un homme est sur la porte

Les lèvres de la femme remuent bien mais aucun son ne sort de sa bouche et, quand les cloches se mettent à cogner, le chien tente d’aboyer sans résultat, ou bien il y parvient mais son cri est couvert par l’écho du bronze.

La maison vide et froide

Comme une trouée de néant

Dégage une odeur de suie et de goudrons refroidis

Qui a dû imprégner les vêtements de l’homme

La femme lève la tête pour tenter d’apercevoir le sonneur, le chien regarde en l’air pour tenter d’apercevoir les cloches, les oiseaux abandonnent le clocher pour se réfugier sur la fontaine. Elle le sait pourtant que les cloches sont actionnées par les cordes qui sont tirées par l’homme triste qui dégage une odeur de feu froid quand il sort de la maison noire et sombre au coin de la ruelle qui mène au presbytère. En entendant les cloches elle regarde en l’air, toujours.

La maison mitoyenne est de briques et de ‘broc’ 

C’est le numéro 3, de la rue de la Cure

Le soleil l’illumine, sur ses vitres brillantes se créent des arcs-en-ciel

Et toute la famille se prépare à sortir

Comme je regardais jusqu’au fond de la rue, la place s’est couverte d’un monde endimanché qui s’apprête à entrer dans la nef colorée par les vitraux que le soleil transperce. En un instant les cloches cessent, les paroissiens pénètrent, les oiseaux disparaissent. Ne restent que la femme qui s’assied sur un banc et le chien qui renifle une odeur alléchante sous la poubelle. Il ferait beau voir qu’elle entre avec les autres dans cette église, ils peuvent bien l’espérer, elle n’y remettra plus les pieds, jamais. La famille en retard sort du numéro 3, traverse l’ombre du clocher et de la maison sombre et salue Marie, et le chien, sans s’arrêter.

La porte a claqué

La fontaine chante

Les enfants courent

Les parents laissent faire

Elle vient là tout les dimanches, Marie, en sortant du numéro 5 de la rue de la Cure et quand on le lui demande elle dit « j’habite au presbytère » mais elle veut dire la rue, la rue de la Cure, elle trouve que ça ne sonne pas bien, comme une cloche fêlée. Cure c’est moche alors elle répète « presbytère » avec délectation.

Pas la numéro 7 qui est accolée à l’église

Précédée sur la rue par un petit jardin

Protégée d’une grille qui grince quand on l’ouvre

Habitée d’un curé que les vieilles saluent

Non, elle n’ira plus assister à l’office, non elle ne dira plus « ainsi soit-il », ni à personne ni à Dieu, elle ne se rend qu’aux endroits où son chien peut l’accompagner et tant pis pour le notaire chez qui elle a travaillé jusqu’au départ de son enfant.

La maison du notaire, tout de pierres taillées

Sise au numéro deux de la rue de la Cure

Chauffée au gaz, toutes les pièces, et même au cabinet il y un radiateur

Habitée par des hommes qui ne sont pas des gens

Et qui voussoient le monde même « à tu et à toi »

Oui Maître, Bien Maître. Mon chien restera maintenant avec moi, car lui, au moins, il restera fidèle. Il restera chez vous, Marie. Il restera chez vous car, au numéro deux, il n’y aura jamais d’animaux, jamais vous dis-je. Adieu.

Dans cette rue, il n’y a qu’un numéro pair et il est habité par de mauvaises gens. Le sonneur/carillonneur, un ancien de la mine, est au numéro 1, il n’ouvrira les volets qu’en rentrant de l’église. Le directeur d’école et madame la directrice sont au numéro 3 avec leurs quatre enfants. Et puis il y a Marie et son chien qui restent encore un peu au soleil sur la place avant de retourner au « presbytère », numéro 5, avant la sortie de la messe. Le curé, quand il aura fini, ira déjeuner chez quelqu’un s’il y est invité. Sinon, il rentrera en passant par derrière, par la petite porte dérobée qui ouvre sur le jardin. A l’heure du goûter, Marie lui apportera peut-être un morceau de gâteau, celui qu’elle prépare tous les dimanches au cas où, au cas fort improbable où son fils reviendrait.

La maison de Marie aux murs de pierres blanches

Dont une des fenêtres donne sur le jardin

Elle reste fermée cette fenêtre-là

Elle la rouvrira quand son fils reviendra.