L'Hippocampe 4.

Arg'île et argeliers.

Un ciel immense

« Un ciel immense

avec d'énormes nuées blanches et nacrées... »

Colette Richarme, Invitation à la mer, 1963, éd. Jeanne Laffitte.

Sur le carnet de Milou, lundi 30 juin.

Aujourd'hui, reconnaissance du site avec Raphaël Escudié. Sur le terrain, mon associé (je l'appelle Raph' pour faire bref, nous ne tardons pas à nous tutoyer), ne peut faire trois pas sans son G.P.S. - Nul besoin de cet outil pour me repérer au Cagarell, tant j'ai ce lieu présent dans ma tête. Il a beaucoup changé, pourtant, en l'espace de vingt ans. Écologistes et promoteurs s'y sont livrés une lutte sans merci, qui s'est conclue à l'avantage des seconds. « Comme de bien entendu » commente Raph' ironiquement. Lui sait de quoi il retourne : en tant qu'architecte-urbaniste attitré de la commune, il participe aux travaux de la commission. Ces derniers ont débouché sur un partage léonin : sous la pression des aménageurs, la zone protégée, entre les estuaires de la Fossella et du Bordigo, s'est réduite à la portion congrue. Elle correspond à l'emplacement d'ancienne salines, inexploitables aux fins de construction. Nous y accédons par un ponceau. Le bois vermoulu gémit sous le pied de qui le franchit, on dirait un râle amoureux.

L'assoc' locale de protection de la nature a placé là son panneau d'information. Ceux qui abordent le site sont ainsi prévenus des trésors qu'il abrite et de leur fragilité : cela va du psammodrome des sables à l'avifaune nicheuse, en passant par l'hippocampe à museau court. Ah, l'hippocampe ! Il me saoule, celui-là !… Sa silhouette omniprésente jalonne les lieux, elle sert de repère aux promeneurs, et les invite à adopter « le bon comportement ». Ici, pas question de s'écarter des sentiers balisés. Il n'y a guère de risque à cela, le seul aspect de l'infect marécage dissuadant le public de s'y aventurer. Entre parenthèses, le nom de Cagarell dérive du verbe catalan cagar, que les convenances m'interdisent de traduire.

J'ai de la zone humide une connaissance empirique, un vécu tactile. Sa collante étrangeté me scotche, au sens propre. Où que j'aille ici, le sol enfonce sous mes pas, je fais floc dans les flaques. La vase émet des gargouillis obscènes, exhale un relent fétide.

Étant gamines, Élodie et moi jouions à pétrir l'argile humide, adorions y plonger nos mains, peloter, malaxer. Par la suite, j'ai pratiqué le massage ayurvédique, qui tonifie et relaxe les tissus musculaires, nourrit le corps, revigore les sens et l’âme à travers le toucher. Il contribue aussi à entretenir la vitalité sexuelle. Mais là, je n'irai pas plus loin, sous peine de m'égarer.

J'en reviens à la zone humide. Un reste d'eau saumâtre stagne dans les bassins désaffectés. Sa teinte corail est due à la présence d'une petite crevette dont raffolent les flamants avec un « t » - j'allais dire roses, mais c'est justement par l'ingestion de ces crevettes qu'ils le deviennent - à la naissance, chacun le sait, tous les flamants sont gris (comme les chats la nuit).

À présent qu'on entre dans la belle saison, la glaise du marais se dessèche et fendille sous l'effet conjugué du soleil et du vent. Les digues prennent l'aspect d'un gâteau trop cuit, que la cuisinière aurait oublié de tirer du four. On pourrait passer la main entre les croûtes d'argile disjointes. Elles s'emboîtent les unes dans les autres comme les pièces d'un puzzle.

Opération survie : au milieu de la sansouire, je cueille et mâchouille un brin de saladelle. Un goût piquant qui me rappelle mon enfance. Cette plante naturellement salée nous servait de condiment à l'Estagnol. Un brin de nostalgie. Je progresse dans ce paysage torturé par le vent, hume l'air iodé du large à pleins poumons, me laisse envoûter par les cris d'oiseaux qui piaillent à qui mieux mieux. La dune plate littorale est couverte d'anciens pâquis et d'arbres isolés, torturés par le vent. C'est aussi le domaine réservé de l'hirondelle de mer, qui jouit en ce lieu d'un statut privilégié. En fin d'hiver et au début du printemps, sternes et gravelots nichent ici, dissimulant leurs couvées à même le sable. Méfiance : il faut s'abstenir de « marcher sur des oeufs » (c'est le cas de le dire).

Raph' se sent très loin de tout ça. L'écologie n'est pas son truc, mais comme tout architecte qui se respecte, il manifeste une étonnante aptitude à « voir dans l'espace ». À ça près qu'il ne voit que ce qui l'arrange, au niveau de la future « Zone d'aménagement raisonné de la Côte rêvée ». C'est là, sur l'autre rive de la Fossella, que doit se trouver son... je devrais dire « notre », village de vacances et centre de loisirs. La proximité d'une réserve naturelle servira d'argument publicitaire, en quelque sorte d'alibi. Quant aux contraintes qu'elle génère, on s'en accommodera... Bon prince, écolo mais pas trop, mon associé compte même récupérer le logo de l'hippocampe, qu'il trouve accrocheur sur le plan médiatique : « Cette bête a du nez ! » observe-t-il en souriant. Moi, rien que d'entendre ça me fout les boules, je lui dis que détourner le travail d'autrui n'est pas une bonne idée. Et d'ailleurs, pourquoi s'en faire, l'informatique étant censée avoir réponse à tout ? Par exemple, le logiciel de conception assistée par ordinateur, dont est pourvu le Cabinet, permettra de tester sans effort diverses variantes du projet. Y compris les plus farfelues. Jugera-t-on l'espace construit trop dense, insuffisamment aéré ? Qu'à cela ne tienne. Un clic suffira pour faire apparaître des plantations virtuelles, juste un cache-misère qu'on baptisera illico « coulée verte », et le tour sera joué. Raph' ne le prend pas mal. Il me répond que l'outil ne vaut que par la qualité de l'opérateur, que la C.A.O. n'a pas vertu de donner des idées, surtout des bonnes, à quelqu'un qui n'en a pas. Aucun risque de ce côté, lui n'étant jamais à court d'inspiration. Moi non plus, d'ailleurs. J'aurais tendance à verser dans l'excès contraire : une fois plongée dans l'ambiance du projet, les idées me viennent en pagaille, elle se bousculent même dans ma tête au point que j'ai du mal à les gérer.

Un joli contre-exemple qui me sert de repoussoir : nous parcourons avec Raph' la zone pavillonnaire contiguë. En fait d'espaces verts, on n'y voit que des palmiers sagement alignés. Taillés au ras de la touffe, une ridicule houpette, ils ressemblent à de gros ananas. Autant de condamnés qui périront d'une mort certaine au premier coup de gel, sacrifiés à la myopie fantasmatique d'estivants azimutés. Pour ma part, j'accepte mal ce paysage artificiel, et repense avec nostalgie au village de casots où l'on se retrouvait entre amis pour pêcher l'anguille et faire des grillades (fa tems !). Raphaël Escudié ne s'est installé dans la région que juste après le « grand nettoyage » des lieux. Je m'insurge contre l'emploi de ce terme. Il me dit regretter, mais comprendre la décision du préfet d'alors, prise à l'instante demande des élus. Les cabanons étaient squattés par une faune interlope, avec les dérives qu'on imagine : insupportable dégradation du site, pollution visuelle et sonore, dépôt sauvage d'immondices, rave-parties dévastatrices, prostitution, trafic de stupéfiants, j'en passe. Il y avait, paraît-il, une salle de shoot, implantée au milieu de la zone au sur et au vu de tous. Je ne sais pourquoi, cette précision me perturbe.

Je demande à Raph' s'il est au courant de la disparition d'une jeune fille à cet endroit, sans préciser bien sûr qu'il s'agit de ma soeur. Ma question semble l'embarrasser. Il me répond qu'effectivement à l'époque, il a entendu parler de cette affaire par les medias. Avec le temps, le fait qu'elle n'ait jamais été élucidée et son contexte trouble, conduiraient à penser qu'il s'agit d'une mystification : « Je me souviens qu'on a parlé de coups tordus... de témoins pas très nets... de personnages importants compromis... On a nié l'évidence... À présent, j'te dis ça, j'ai rien dit. J'suis archi, pas flic ! ».

Je n'insiste pas sur l'article ; après tout, nous sommes là pour travailler... et puis chacun est libre de penser ce qu'il veut.

La pluie et du beau temps demeurent le seul sujet consensuel. Nous convenons que ce matin, vu le ciel chargé, la Grande Bleue a des allures de Mer baltique. Un épais brouillard marin englue le paysage à en être palpable : j'ai l'impression de ressentir au bout de mes doigts son contact ouaté.

Au fil des heures, les rayons du soleil déjà haut percent la couverture nuageuse, ils viennent chatouiller ma peau nue. Une chaleur moite s'établit sans crier gare. Imprudente que je suis ! connaissant la région, j'aurais dû me munir des accessoires indispensables à tout travail sur le terrain : couvre-chef à larges bords, chèche et lunettes de soleil.... La vive lumière m'éblouit. Brusque étourdissement. La suite est confuse dans mon cerveau. Je sens mes jambes se dérober sous moi, tandis que le vertige me saisit. Puis, je perds conscience et m'effondre sur le sol, évanouie. Aucune conscience de l'endroit où je me trouve et de ce qui se passe autour de moi. Plutôt, j'hallucine. Un troublant trou blanc. Il me semble me trouver au beau milieu d'une salle de shoot. Aïe aïe aïe, mille aiguillons assassins s'enfoncent dans ma peau ! Sûrement, ce sont des seringues qui traînent sur le sol, juste bonnes à contaminer les passants. Me voilà fichue !

Lorsque je retrouve mes esprits, j'ai le cerveau trop embrumé pour bien me souvenir de ce que j'ai vu en rêve. Une âcre odeur de genêt me ramène à la réalité. Des M.N.S., sont affairés autour de moi. Prévenus par Raph', ils ont rappliqué presto depuis le poste de surveillance de la plage, avec leur matériel de premier secours. L'un d'eux vient de me prendre la tension : «  Rien d'anormal, me dit-il. Votre état n'est pas grave, il s'agit juste d'une insolation. Une heure de repos à l'ombre, et il n'y paraîtra plus ».

Ah, parlez-moi d'un bon massage ayurvédique !
Je sens le contact de la main de Raph', qui frôle affectueusement mon épaule : « Ressaisis-toi, Milou, le plus dur est passé ». Il me prend par le bras, me traîne jusqu'à sa voiture. Fin de nos pérégrinations, retour à Sant-Vicens. Chemin faisant, mon chauffeur tente de décrypter mes hallucinations. S'étonne : « Il n'y a plus de salle de shoot à l'Estagnol depuis belle lurette, alors que vient-elle faire ici, pourquoi ce fantasme des seringues abandonnées ? Si tu te crois encore en Inde, laisse leur tapis d'aiguilles aux fakirs. La réalité est plus prosaïque. Tu t'es tout simplement effondrée sur un buisson d'argeliers. »

Argelaga : le genêt scorpion. Qui s'hi acosta té resposta. « Qui s'y frotte s'y pique ». Un joli slogan publicitaire en perspective. Je suggère qu'il s'applique au futur Centre de loisirs, si notre projet est commun est retenu. « J'y songerai », me répond-il.

(À suivre...)

Piste d'écriture : décrire des sensations visuelles, olfactives, et tactiles.