L'Hippocampe 3.

L'abstruse intruse.

« L'homme est incapable de choix et il agit toujours cédant à la tentation la plus forte » (André Gide)

 

Intruse

 Deux semaines plus tôt, quartier Sant-Vicens :

 Raphaël Escudié, architecte D.P.LG. vient de se colleter grave avec le promoteur Anatole Venduvent, son habituelle tête de Turc, qui lui sert de « punching ball » lorsqu'il est à cran... L'assistante lui glisse en sourdine : « Sois plus cool. Évite de prendre pour cible un aussi gros client...  - T'occupe, il reviendra ». L'objet de leur chicane ? Anatole envisage de construire une résidence de huit étages au coeur de l'Estagnol. Comme s'il ne suffisait pas d'une tour majorquine à Torroella ! L'imaginatif promoteur, jamais à court de projets mirifiques et dispendieux, ne retient pas cet argument. Il voit déjà sa publicité s'afficher en grosses lettres : « Bientôt, sur ce site d'exception, votre appartement dominant la mer... Faites partie de ces rares privilégiés, etc...  »

  - Il y a juste un souci, remarque Raphaël : l'Estagnol est classé Zone protégée au PLU de la commune.

  - Le PLU, c'est quoi, cette bête ?

  - Le PLU est au POS ce que le SCOT est au SDAU.

  - Ah... Vous m'en direz tant.... »

Ça lui a coupé ses effets ! Tournant le dos à son interlocuteur, Venduvent marque son dépit. La porte claque. Exit le promoteur.

C'est le moment que choisit Flavie, la bimbo préposée à l'accueil, pour faire irruption dans le bureau du boss.

« Il y a une dame qui se présente sans rendez-vous... Je fais entrer quand même ? »

Raph' fait un geste évasif, qui ne veut dire ni oui, ni non. La bof' attitude.

«  C'est qui, cette emm... ?

  - Une certaine Marie-Louise ....

  - Oups ! L'impératrice ?

  - Non, celle-là se dit architecte d'intérieur décoratrice...

  - Motif de la visite ? [ Un démarchage, sans doute ! ]

  - Il paraît que c'est pour une affaire urgente [ Je n'en donnerais pas ma main à couper ].

[ Raph' prend un air excédé.Quoi de plus urgent que ce foutu concours qui l'occupe à cent pour cent de son temps - même à cent vingt pour cent, prétend-il. Pas une seconde à perdre, en tout cas. La soumission doit être expédiée avant la fin du mois. Le personnel du bureau d'études est en charrette... il ne se prive pas de râler, d'ailleurs. Raph' se reprend. ]

   - Au fait...  Marie-Louise, comment ? [ Flavie lui tend une carte de visite ].

   - Jorda.

   - Des Jorda, j'en connais pas mal. Il doit bien en avoir une demi-douzaine parmi les fournisseurs ou clients du Cabinet. Sans compter tous les autres.

  - Cette dame insiste. Vous l'auriez déjà rencontrée à l'occasion d'un stage à Clapas-sur-Lez, il y a deux ans. [ L'assistante arbore un sourire en coin ]. On la surnomme Milou.

  - Et moi, je me fais appeler Médor ? »

Passé son accès de mauvaise humeur, Raph' fait un effort de mémoire. Milou.... Ben oui, ça lui dit quelque chose. Il fait le rapprochement avec cette jolie jeune femme dont il avait fait la connaissance lors d'une formation de « designers», à l'École des Arts appliqués de Clapas-sur-Lez. Eu égard à la notoriété de son Cabinet, il s'était vu confier la la mission d'inculquer quelques notions d'architecture à des étudiants de niveau Bac + 3. Vaste programme ! Au passage, il avait remarqué cette fille en sarouel et blouse en batik échancrée. En dépit de son bizarre accoutrement, elle s'était révélée une auditrice plus mûre, plus motivée, que les autres élèves de sa promotion, des « jeunots » par rapport à elle. Vive, enjouée, elle lui avait posé quelques questions après son cours, qu'il avait jugées pertinentes. Ils avaient profité de la pause pour bavarder quelques minutes autour d'une tasse de café. Marie-Louise avait exposé son parcours. Elle était en reconversion professionnelle, à la suite d'un « accident de la vie », dont elle s'était bien gardée de préciser la nature. Raph' avait eu la galanterie de ne pas lui poser de questions. Elle dit néanmoins avoir séjourné quelques années dans un ashram à Auroville (une expérience enrichissante pour elle), puis était revenue en France après le décès de son père. Habile de ses mains, elle avait alors ouvert « Milou création », une boutique d'artisanat d'art. « Ce genre de commerce marche-t-il ? » avait demandé Raph' d'un ton dubitatif - Ouaouh, les bijoux et autres colifichets se vendent bien – Alors, sans indiscrétion, pourquoi chercher plus loin ? Cette filière est notoirement bouchée, la concurrence est rude et le marché fermé. Pas de réponse à cela. Milou voulait obtenir une qualification d'architecte d'intérieur-décoratrice, jugeant ce titre socialement plus valorisant que celui de créatrice d'articles de mode. Il n'avait pas voulu la décourager de poursuivre dans cette voie. Chacun(e) dans l'existence a droit à sa part de rêve, non ?

Raph' avait cru déceler en elle une vocation réelle, quoique un peu tardive. Cette fille n'était pas seulement séduisante, elle avait l'air « débrouillarde ». Son projet ne menait à rien, lui semblait-il, mais tous comptes faits, avec un tant soit peu d'obstination, il pouvait s'avérer « bankable ». Marie-Louise avait cité ce proverbe indien qui dit « qu'un mauvais train peut conduire à la bonne gare ». Au fond, Raph' était sûr qu'elle s'en sortirait. À tout hasard, au cas où elle aurait besoin d'une recommandation ou d'un conseil pour s'installer, il lui avait laissé ses coordonnées à Castell Rossello. Les choses n'étaient pas allées plus loin ce jour-là....

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 Maintes fois, Raphaël Escudié a revécu cette scène, il se l'est rejouée après coup. À présent, il se prend à fantasmer sur cette fille au look déjanté. Son charme magnétique agit à son insu.

« Quel con ! Mais quel con !! Mais quel con !!! ». Dire qu'il a failli congédier l'abstruse intruse ! Il aurait eu de bonnes raisons pour cela. Raph' est carrément surmené, son travail d'architecte l'accapare. À poids égal, il a tiré les leçons d'une vie sentimentale agitée. À la cinquantaine passée, ayant l'expérience d'un premier divorce, il n'a plus franchement envie de jouer au séducteur. Ses récentes retrouvailles avec Soledad, son ex-stagiaire, et plus, ont bien failli tourner au drame. Alice Cornwell, sa compagne actuelle, une artiste-peintre d'origine britannique, a tout deviné, tout pardonné. L'ex dragueur (plus ou moins) repenti ne va tout de même pas foutre en l'air la relation de tendre complicité qu'il entretient avec elle. Plus question de commettre leur vie de couple (un cocon douillet n'est-ce pas ?) en commettant de nouvelles frasques. Promis, juré !

Mais, mais, mais... sait-on jamais ?

Raphaël Escudié, « gavatx » d'origine, se sent aussi bien intégré dans son milieu socio-professionnel. Il ne viendrait l'idée à personne à Castell Rossello de le traiter en étranger. Au sein de ce cercle de relations très fermé, la catalanité crée un lien de connivence. Justement. Lors de leur première rencontre, Milou lui avait laissé entendre qu'elle était issue d'une des meilleures familles de la cité. On ne ferme pas sa porte à une « payse ». Au final, Raph' demande à son assistante d'introduire la susdite... en la faisant un peu lanterner pour la forme ; histoire de lui apprendre à se rencarder si l'occasion s'en représente....

La voici justement qui pénètre dans sa bulle de travail, un espace sacro-saint. Elle est toujours habillée à l'indienne, un genre qu'elle se donne. Oubliée instantanément, la crise de nerfs que Rraph' a prise avec Venduvent. L'architecte gratifie sa visiteuse d'un sourire condescendant. Il lui recommande d'aller droit au fait car, en raison de son plan de charge, il a peu de temps à lui consacrer. Une manière de se donner de l'importance en soulignant l'immense faveur qu'il fait à la jeune femme en la recevant.

« Rassurez-vous, je serai brève, annonce Milou. Je viens d'être informée par le « Moniteur » du concours lancé pour le futur centre de loisirs de « la Côte rêvée ». Ayant appris que vous êtes sur les rangs en tant qu'architecte d'opération, je vous propose (en toute modestie) d'être votre partenaire… pour les aménagements intérieurs.« Pourquoi pas ? » répond Raph'. [ Cela veut presque dire oui ].

Personne à son Cabinet n'ayant la qualification requise, il envisageait a priori de sous-traiter ce lot. Pas forcément une bonne idée. Dès lors que Milou se présente en qualité de « designer », il serait bien sot de la dédaigner. Ses collaborateurs ne manqueront pas d'objecter qu'elle vient juste d'obtenir son diplôme, qu'elle manque d'expérience et ne peut faire état d'aucune référence en la matière. Il leur répondra que cette débutante peut en valoir une autre, et réserver d'heureuses surprises. Décidément, cette offre est aussi séduisante que la jeune femme qui la formule. Autant sauter sur... l'occasion.

De fait, l'architecte est sidéré par l'aplomb de Milou. Pour la prévenir des difficultés de l'exercice, il lui présente les pièces d'étude en leur état actuel d'avancement. Sur le plan-masse, on voit des logements de type modulaire disséminés ça et là dans la verdure. Raph' entend s'inspirer, sans la pasticher, de la culture régionale. À considérer ce qui n'est qu'un avant-projet, ils rappellent un peu par leur allure les cabanes à abside, qu'on voyait naguère au bord des étangs littoraux.

Pour la suite du programme, incluant l'aménagement intérieur des pavillons, il veut bien s'en remettre au talent de la décoratrice, à condition qu'elle aille vite en besogne, compte-tenu du faible délai imparti. Milou promet qu'elle mettra les bouchées doubles :

- En me présentant là, tout de suite, j'ai conscience de tomber comme un cheveu sur la soupe. En fait, ça n'en a pas l'air, mais j'ai déjà réfléchi à la question !... Puis-je me permettre de vous exposer mes premières idées ?

- Volontiers. »

Milou s'exécute. Raph', plutôt incrédule au départ, est définitivement conquis. Même, il la trouve tout bonnement époustouflante. Elle lui montre à présent comment elle conçoit l'organisation « communautaire » de l'espace. La fine mouche a bien préparé son coup. La voilà qui sort de derrière les fagots une esquisse plutôt bien ficelée, et qui lui sert un boniment de circonstance : « Je cherche un espace qui se prête au retour aux sources, à une vie calme et proche de la nature, en harmonie avec soi-même et son entourage. Une ambiance feutrée et chaleureuse donnera le sentiment de convivialité. Qu'on l'appelle yourte ou tepee, cet habitat collectif est conçu pour partager et rêver. »

L'architecte est moins séduit par ce concept que par la conceptrice elle-même. Il voudrait un agencement certes original, mais simple. Un mobilier à la fois robuste et fonctionnel répondrait aux attentes de la clientèle, il permettrait aussi de valoriser aux moindres frais la place disponible.

Milou n'en reste pas là. Dans son souci d'emporter l'adhésion de son interlocuteur, elle « se lâche » carrément. « On pourrait même aller plus loin, hasarde-t-elle, en installant au centre de la yourte un jacuzzi collectif. Ou bien inciter les hôtes à vivre à la japonaise, en installant les équipements « au ras des tatamis ». Et d'étaler sa panoplie de « designer » : lampes en chapeau de fée, chauffeuses résille, canapés contorsionnistes. Raph' met le holà, ces divagations risquant, selon lui, de conduire à un résultat peu conforme aux normes courantes d'un centre de vacances.

«  Hmmm, poursuit-il, tout cela frise la provocation. Je préfère des équipements mieux adaptés au mode de vie des estivants. »

Rires en coulisse. C'est juste le moment que choisit Alice pour faire irruption dans la pièce : « Waw, l'ambiance est plutôt cool. À vous voir, on ne croirait pas que vous parlez de choses sérieuses. » Puis, elle demande sans transition : «  Do you want a nice cup of tea ? ».

C'est vrai, c'est l'heure du thé ; tea time, it's so british ! Ce rite d'outre-Manche est importé par Alice en Roussillon, avec en prime son délicieux accent à la Jane Birkin. La compagne de Raph' en profite pour glisser un coup d'oeil à la dérobée sur la nouvelle venue. Faut-il voir en elle une rivale possible, un danger potentiel pour la paix du ménage ? Réponse négative : il n'y a pas vraiment de quoi s'inquiéter.

Ce mis à part, Alice n'est pas jalouse, oh non, surtout pas, elle est juste curieuse de tempérament.

Raphaël croit désamorcer la bombe en lui présentant Milou comme d'ores et déjà son associée (une décision qu'il vient juste de prendre, en fait, l'intéressée en est la première surprise). L'architecte en remet une couche en lui proposant d'occuper une chambre d'hôte à Sant-Vicens. En tout bien tout honneur, s'entend, Milou bénéficierait ainsi d'un environnement de travail adéquat. La jeune femme croit prudent de décliner cette invitation impromptue, un peu suspecte à ses yeux. Ceci au grand soulagement d'Alice, que Raph' a omis de consulter sur l'article et que l'éventualité d'installer la nouvelle venue à la maison ne l'enchante pas. Elle lui suggère d'envisager un hébergement sur la côte, où elle aurait tout loisir de s'imprégner de l'ambiance des lieux pour mûrir son projet. Raph' est bien obligé d'acquiescer. « En ce cas, fait-il, un brin contrarié, nous nous retrouverons sur site, laissez moi seulement votre numéro de portable, et nous effectuerons la reconnaissance en commun. »

(À suivre...)

 Piste d'écriture : Dialogue et didascalies.

Illustration : « Têtes porteuse de mémoire » de Tezzer, Gazette de Montpellier du 2 octobre, p. 36.