L'Hippocampe 7

 

Hare Krishna

7 Are Krishna

  « Sri Krishna, Personne suprême, révèle en son coeur la Connaissance absolue à Brahma,

le premier Être créé. » (invocation hindouiste)

 

YOGA5e coup de bourdon....

Après ma (trop) courte conversation avec Olivier, je sais qu'il n'y aura pas d'autre appel.Mon fils n'apprécie guère le raga, qu'il juge une musique savante et ennuyeuse. Et moi, j'aime cette harmonie affinée et porteuse de rêve. Elle remonte à la nuit des temps, puise dans un héritage merveilleux, se déroule en fonction de codes subtils, tout en laissant libre cours à l'improvisation de l'interprète. Il existe des ragas pour toutes les heures du jour et de la nuit, associés aux saisons, aux divers états d'âme : calme ou solitude. Un sentiment que j'éprouve ce soir. Cela commence avec le rythme martelé du tabla, fond sonore qui va s'amplifiant ; la ligne mélodique s'esquisse aux premiers gratouillis du sitar. Un simple frémissement, comme un frisson sur l'eau. Puis, c'est l'évolution ascendante du raga. Tout s'enchaîne : un motif repris avec de multiples variations, la montée en puissance, l'entrée en transes, la jouissance. À l'acmé du plaisir, le soliste atteint une cadence frénétique avant d'entamer le decrescendo. Le thème s'épuise et meurt, le raga s'achève comme il a commencé : la musique indienne ignore le temps, pourrait se poursuivre en boucle, et ne connaît d'autre limite que la durée d'enregistrement.... Quelque part, il faut l'arrêter, d'ailleurs, c'est déjà l'heure de dîner. J'ai mitonné à mon usage exclusif un menu à l'indienne, revu façon Milou-sortant-du-magasin-bio : caviar d'algue sur lit de mesclun, poulet tadori, toffu soyeux, gingembre confit. Je craque une allumette, allume un bâtonnet d'encens vite fait, soufflant doucement à son extrémité rougeoyante. Il en émane un filet de vapeur blanche. Une odeur capiteuse emplit la pièce. On prétend aujourd'hui que brûler de l'encens est une pratique nocive. Et que dire dans mon cas, je n'ai su que brûler ma vie ?

YOGA6ntention :

C'est pour toi, mon fils, que j'écris cette lettre ouverte, en fait une suite de réflexions que je m'en vais poster par bouteille à la mer. Autant dire qu'il y a peu de chances qu'elles te parviennent.

Je me souviens de tes premiers gazouillis de nourrisson. Par un étrange et symptomatique mimétisme, au lieu de « Areu, areu », tu disais : « Hare, hare ». Il est aisé d'en comprendre la raison en revoyant les photos prises à cette période, où je figure au milieu du groupe « Hare Krishna ». Comment m'étais-je laissée embrigader dans cette secte ? Par goût de l'exotisme, sans doute, envoûtée par l'ambiance mystique, un éclairage psychédélique, le son de cloches et de cymbales, les roulements de tambourin et coups de sifflet stridents. Une foule bigarrée scande des mantras en cadence, en frappant des mains. Sur ce cliché, je figure vêtue d'un sari safran, couleur fétiche de l'hindouisme, et mes deux mains se joignent dans le geste du namaste. Là, j'ai les deux bras levés, ce geste fait jaillir mon ventre à l'air. Bien entendu, tout le monde me regarde, il en faut peu pour épater les passants. Sur une autre photo, me voilà brandissant une coupe d'argent d'où jaillit une flamme, en hommage à la divinité. Cela s'appelle le rituel de l'Aarti. Tu dois savoir que mes parents n'appréciaient guère ces débordements. Ils me croyaient dingue, ou du moins sous influence (enfin, c'était leur expression). À un certain stade, ils ont même envisagé pour moi l'internement. Plus facile que d'essayer comprendre les raisons de mon rejet : trop bourges, mes vieux ! J'étais juste persuadée que leur mode vie n'était pas fait pour moi. C'est alors que je mûris, sans en parler à personne, le projet de partir en Inde, cela faisait alors très « tendance », et le sous-continent indien exerçait une véritable fascination sur moi. Je crus sincèrement, m'expatriant là-bas, échapper à la Société de consommation, tout autant qu'à un environnement familial oppressant. Je réunis, dans le plus grand secret, l'argent nécessaire au voyage. Je voyais une libération dans ce qui n'était de ma part qu'une fuite.

YOGA7on, je n'imaginais pas à cette époque...

.... que j'allais partir pour quinze ans. Ce fut pourtant le cas. En tant que « servante de la Conscience divine » (1), je fus admise à Auroville, un espace libertaire, qui représentait pour moi celui de tous les possibles.

Auroville, à l'extrême sud de l'Inde, est une cité communautaire, un lieu de recherche spirituelle où, selon les termes de sa fondatrice (2), « tous les êtres de bonne volonté peuvent vivre en tant que citoyens du monde, où hommes et femmes apprennent  à vivre dans une parfait harmonie, au-delà de toutes croyances, opinions politiques et nationalités ».

Je devais découvrir plus tard une réalité peu conforme à ce schéma. J'ignorais encore qu'au-delà des valeurs humaines et morales, les intérêts individuels reprennent égoïstement le dessus, que là-bas comme ailleurs, de sordides intérêts gouvernent la cité, qu'un monde exempts de compétition où l'on pourrait vivre en dehors de toute contrainte d'argent n'est qu'une utopie.

J'en arrive à mon départ, juste après la disparition d'Élodie, un terrible évènement qui finit de me déboussoler, et dont je ne t'ai jamais parlé. Ce fut l'époque où je me découvris enceinte de toi. Sans mari, ni compagnon régulier, je n'avais d'autre perspective que devenir la honte de la famille. Mon orgueil me faisait rejeter cette idée. Il ne me semble pas avoir envisagé d'aucune manière l'éventualité d'un avortement. Le jour même où la vie de ma soeur se serait éteinte, j'en portais une autre en moi, qui pourrait s'y substituer : la tienne. Mon instinct me commandait de préserver cette étincelle de vie quoi qu'il advînt, tout le reste avait pour moi peu d'importance. On croit en Inde qu'après la mort l'âme peut migrer dans un corps différent, qu'oubliant la précédente, elle y vit une autre existence et bénéficie d'une nouvelle chance. Il en serait ainsi pour ma soeur. Je crus voir dans ta proche naissance une éventualité de sa réincarnation.

À cette période agitée correspond un blanc dans mes souvenirs. On m'a dit plus tard que j'avais carrément perdu la boule ou plutôt la conscience de mes faits et gestes. Un mystère entoure ta naissance. Je sais combien tu as souffert plus tard d'avoir été déclaré « né de père inconnu ». Car telle est la mention qui figure sur le registre du Consulat de France à Pondichéry. Tu n'as pas compris, Olivier, pourquoi je n'ai pu, ni voulu répondre à tes questions concernant ton père. À quoi bon m'en poser à nouveau ? Cela me serait pénible et ne mènerait à rien.

YOGA4onc, nous voici à Auroville, où je t'ai mis au monde....

Lorsque tu naquis, mon Olivier, ta mère était libre et insouciante comme jamais. Je me suis crue au nirvâna. Toi-même as connu une petite enfance heureuse, étant l'enfant de la communauté. Je suis fière de t'avoir élevé seule et que tu portes mon nom. Le prénom que je t'ai donné renvoie à l'arbre symbole de paix.

Durant ces quinze ans, nous ne sommes revenus en France que sporadiquement Ce fut l'occasion pour toi de découvrir que tu avais une famille biologique, la vraie, et des grands-parents qui vieillissaient loin de nous. Le problème, c'est qu'ils ne vivaient déjà plus ensemble. Entre temps, Papy Robin avait rencontré une autre femme et Mylène, ta grand-mère, noyait son chagrin dans l'alcool et les médicaments, un cocktail bien dangereux ! Je n'ai pu rien faire pour elle, ni t'épargner le spectacle de sa déchéance... une situation dont tu as pensé que j'étais plus ou moins directement responsable. C'est ton droit, sauf que.... Les notions de faute et de repentir sont propres à la religion chrétienne, que j'ai reniée. L'hindouisme ignore la pesée des âmes et le Jugement dernier. En fait de jugement, je redoutais le tien,qui m'accable.

YOGA3nsuite, tu te souviens de ce qui s'est passé.

L'ashram était un cocon douillet d'où il fallut bien sortir un jour. En matière d'études, pour ne parler que de cela, Auroville n'offrait pas de perspective au-delà du cycle primaire. Il fallut t'inscrire ensuite au lycée français de Pondichéry. Pour couvrir les frais que cela représentait, je me fis embaucher au Consulat. Nous réapprîmes à vivre à l'occidentale et le réveil fut douloureux.

Sur ces entrefaites, parvint une terrible nouvelle : mon père venait de mourir dans un accident d'auto. Nous dûmes rentrer en France d'urgence. Par un singulier retournement du sort, Mère était hospitalisée en Centre psychiatrique, elle y subissait ce même traitement qu'elle avait naguère envisagé de m'infliger !

Aujourd'hui, c'en est fait de mon rêve indien. À cette heure tardive, un reste de poulet tadori traîne dans mon assiette, mêlé de grains épars de riz basmâti. La pièce où je suis confinée empeste l'encens, tous mes bâtonnets sont consumés, une poudre argentée emplit le cendrier. J'ai épuisé ma provision de ragas, qui vont du début de la nuit au petit matin. Seul le témoin de mon lecteur CD mis en veille brille faiblement dans la pénombre, tel un troisième oeil, témoin de la Conscience divine. Hare Krishna !

 (À suivre...)

 Illustrations : Visuel de « Association internationale pour la conscience de Krishna », un courant de l'hindouisme dont les membres sont communément appelés « Hare Krishna » à cause du mantra chanté par ses adeptes. Lettrines d'Iris Mirlino illustrant les chakras (centres énergétiques majeurs)

Pistes d'écriture : Lettre ouverte, évocation sonore, odorante, gustative.

Notes :

(1) « Conscience divine » fait référence au mouvement de la bhakti (la voie de l'Amour de Dieu), dédié au seigneur Krishna, la Personne Suprême.

(2) Mirra Alfassa (Richard), dite « La Mère » et compagne du philosophe indien Sri Aurobindo, d'où le nom d'Auroville qui peut se lire aussi « ville de l'Aurore ».