Piste d'écriture: rien ne serait arrivé, si...

jacuzzi

En vérité, rien ne serait arrivé si je n'avais pas été pris de l'idée saugrenue d'installer un jacuzzi dans ma véranda.

Je possède par chance – par mérite diraient certains – une fort belle maison dans les Alpes suisses, où m'ont conduit mon amour de la montagne et les vicissitudes de la fiscalité. J'y réside chaque année les six mois et un jour réglementaires, temps suffisamment long pour justifier une recherche de confort que m'autorisent mes moyens financiers. Confortable, la maison l'est au-delà des plus sévères exigences, sans aller toutefois jusqu'à une extravagance qui m'aurait rebuté. Je l'ai achetée à la veuve aussi jeune qu'éplorée d'un membre éminent de la mafia russe – de 35 ans son aîné – qui n'avait rien trouvé de mieux que de se faire buter par les sbires d'un clan rival. On aurait pu s'attendre, vu le propriétaire, à une décoration plutôt m'as-tu-vu, mais elle était de fort bon goût. Sans doute avait-il eu la sagesse de déléguer ses choix esthétiques. Mais je m'égare. Confortable donc, la maison, très confortable et belle, avec cette immense véranda ouvrant sur un panorama à couper le souffle. C'est justement là, dans cette véranda, que me vint l'idée d'ajouter tout de même une note personnelle à un lieu où rien ne manquait. Rien ? En cherchant bien, je finis par trouver ce qui pouvait à la rigueur faire défaut. La maison possédait un sauna, hommage aux attaches nordiques du défunt mafieux. Mais de jacuzzi point. Diantre ! Comment avais-je pu survivre dans une telle maison sans jacuzzi, moi dont les moyens auraient financé sans difficulté l'installation d'une piscine couverte ?

Une fois l'idée installée dans ma tête, tout autre projet fut relégué en coulisse. Ce jacuzzi, il me le fallait séance tenante. Je harcelai tous les plombiers dont les pages jaunes consentirent à me livrer le nom et finis par obtenir la promesse, pour le soir même, d'une visite aux fins de devis.

L'homme fut ponctuel – 18 heures - . Il était jeune, mince, portait lunettes rondes et barbichette, avec un faux air de Léon Trotski, allure peu courante chez les plombiers. Très professionnel au demeurant : mesures à visée laser aussitôt saisies sur un i-pad et, sur le même i-pad, catalogue complet des différents modèles susceptibles de me convenir. En vingt minutes, tout était bouclé et le devis promis sous 48 heures, par e-mail, évidemment. Je le raccompagnai sur la terrasse d'où l'on voyait chanter la montagne au soleil couchant. Et là, poignée de main encore chaude, il me dit la chose suivante :

- Mais vous savez, ça ne vaudra jamais le jacuzzi d'Emile Zola.

Je restai interdit quelques secondes tandis qu'il regagnait sa fourgonnette.

- Le jacuzzi d'Emile Zola... répétai-je bêtement.

Et soudain, le jeu de mot stupide m'apparut dans tout son pétillement d'incongruité. Je ne ris pas. Je ne souris même pas, mais mon esprit partit dans une espèce de rêverie en roue libre où flottait Emile Zola écrivant dans une espèce de baignoire façon Marat – mais à remous et sans Charlotte Corday –  l'article ô combien célèbre qui allait faire partir en vrille l'affaire Dreyfus.

- Le jacuzzi d'Emile Zola !...

Il était impensable que je puisse me passer des services d'un plombier capable de proférer une énormité pareille dans la maison d'un exilé fiscal.

J'envoyai aussitôt un e-mail acceptant le devis par avance, quel qu'en fût le montant – de toute façon, les gens comme moi font grimper les prix, c'est clair comme de l'eau de roche. Ma seule exigence était qu'il exécutât personnellement les travaux. Il s'y soumit.

Peut-être convient-il maintenant de donner les raisons de mon engouement. Les six mois et un jour de mon séjour annuel en terre helvétique m'étaient à l'époque devenus un pensum absolu. Ma fortune acquise à coups de spéculation à haut risque m'avait accoutumé à vivre dans un bain d'adrénaline et les paisibles alpages- en dépit d'une beauté à laquelle je rends hommage – m'emmerdent. La fréquentation de la jet set expatriée m'insupporte et les autochtones m'exaspèrent avec leurs votations et leur xénophobie. La pratique des sports extrêmes m'a heureusement offert quelques années de sensations fortes. Mais outre que j'ai failli plus d'une fois y laisser ma peau, l'âge venant et avec lui les douleurs articulaires, j'ai cessé de prendre plaisir à essayer de me rompre le cou. Quant au plus proche casino, il est à deux heures de voiture et la faune qu'on y retrouve me donne la nausée.  J'en étais venu à guetter avec anxiété la moindre occasion de secouer mon quotidien et la fréquentation d'un plombier capable de me parler du jacuzzi d'Emile Zola en faisant un devis me sembla un filon à creuser.

Le lendemain matin, il était là dès 7 heures. Tandis qu'il déchargeait son matériel, je lui préparai un café. J'avais à l'époque réduit ma domesticité à une femme de ménage qui venait en mon absence – je l'ai dit, les autochtones m'exaspèrent, mais peut-être en l'occurrence avais-je tort car ladite domesticité est justement composée de ces étrangers objets de leur vindicte. Mais de nouveau, je m'égare. Le café prêt, je l'invitai à s'asseoir et entrepris de cerner un peu mieux le bonhomme.

Il était le fils d'un émigré tchèque, professeur de philosophie ayant fui la répression du printemps de Prague. Jiri – c'était son nom – avait grandi dans le culte des grands ancêtres, parmi lesquels régnait Hegel en majesté, entouré d'autres Allemands surtout connus pour leur célébrité. A ce panthéon, le papa avait adjoint, pour être en prise sur son siècle, un petit groupe de marxistes hétérodoxes parmi lesquels un certain Gramsci me permit de sauver la face, pour être le seul dont j'eusse entendu parler. Emboîtant le pas à ce père alors vénéré, Jiri avait attaqué un cursus universitaire dans la seule discipline qui valût à ses yeux : la philosophie. Mais un jour, l'évier de la cuisine étant bouché, le grand homme s'était révélé incapable d'en démonter le siphon et était entré dans une telle rage que pas une assiette n'y avait survécu. Le lendemain, Jiri claquait la porte de la faculté de philosophie et se mettait en quête d'un contrat d'apprentissage en installations sanitaires et thermiques.

M'ayant conté ses débuts dans la vie et la naissance de sa vocation professionnelle, Jiri regarda sa montre et me signifia qu'il était temps pour lui de se mettre au travail.

Que nenni ! Ma soif de le connaître était inextinguible. Je voulus savoir s'il n'avait jamais regretté son choix, s'il éprouvait dans l'exercice de son métier un sentiment d'accomplissement et si d'aventure – et sans vouloir en rien me mêler de sa vie amoureuse – une passion l'habitait, extérieure à sa profession.

- Le jacuzzi attendra, lui dis-je - et j'ajoutai in petto « si jamais il voit le jour », car je commençais à douter sérieusement de mon désir même d'un jacuzzi.

Non, Jiri n'avait jamais regretté son choix.

Oui, il éprouvait dans l'exercice de son métier un sentiment d'accomplissement, mais pas au sens d'un reconnaissance sociale dont il n'avait cure, ni d'une réussite financière, encore que la sienne lui parût convenable, conscient qu'il était d'appartenir aux classes moyennes d'un des pays les plus riches du monde. L'accomplissement dont il jouissait était de l'ordre de la méditation. Se consacrer, corps et esprit en harmonie, au montage d'une chaudière ou d'un jacuzzi était pour lui l'occasion de mettre une sourdine aux jacasseries incessantes de son moi.

Avait-il une autre passion ? Certes oui, mais elle n'était pas étrangère au champ de sa profession. Celle-ci ayant grandement à voir avec l'eau, sa curiosité l'avait conduit à se documenter sur les problèmes que pose l'accès à cette ressource pour les populations de notre planète. Et ce qu'il avait découvert l'avait, selon la formule consacrée, « interpellé quelque part ». Le démon de la recherche, refoulé le temps d'un parricide symbolique, avait repris possession de lui. Bientôt, de la pollution des rivières à l'assèchement des  aquifères, de l'agonie de la mer d'Aral à la détresse des Palestiniens, de l'accaparement par les multinationales aux jacqueries qu'il suscitait, les catastrophes, les vilenies et les révoltes en rapport avec l'élément liquide n'eurent plus de secret pour lui.

Derrière les catalogues de robinetterie, son i-pad me révéla son véritable contenu : une banque de donnée d'une richesse stupéfiante sur ce qu'il n'hésitait pas à qualifier de tragédie mondiale. Son exploration nous occupa le restant de la matinée. Elle n'était pas terminée quand j'entrepris de décongeler une pizza que nous mangeâmes avec les doigts sur des carrés de sopalin.

Le plombier cultivé, ironique et méditatif qui m'avait séduit me révélait maintenant une autre facette de sa personnalité : celle du révolté.

- Mais, risquai-je, il faudrait faire quelque chose de toutes ces données.

- J'y travaille, fut sa réponse.

Il venait de créer sur internet un  réseau de solidarité avec tous les humains privés ou dépossédés d'un accès à l'eau. A peine portée – c'est le cas de le dire – sur les fonts baptismaux, l'ONG avait déjà des ramifications dans dix-sept pays et fédérait scientifiques, juristes, agriculteurs, inventeurs, syndicalistes et militants politiques. Jiri l'avait baptisée « Eau Secours », confirmant ainsi le goût des jeux de mots dont il avait déjà fait preuve en ma présence.

Pris soudain d'un violent mal de tête, je prétextai un rendez-vous médical soudain remémoré et plantai là un Jiri légèrement surpris, promettant d'être de retour dans l'après-midi. J'avais besoin de solitude pour mettre de l'ordre dans le bouillonnement qui s'était emparé de mon esprit. Je garai ma voiture à l'orée d'un bois de mélèzes déjà dorés par l'automne et m'engageai sur un sentier de randonnée maintes fois emprunté.

Saint Paul sur le chemin de Damas, Paul Claudel à Notre-Dame avaient dû éprouver un sentiment du même ordre. Ma vie de trader survolté, d'investisseur sans scrupule, de fiscaliste cynique, m'apparaissait soudain dans toute sa vacuité, sa vulgarité, sa nocivité. J'avais servi les rois du monde, semé pour eux la dévastation, récolté les fruits de leurs forfaits et j'allais finir mes jours cousu d'or dans ma datcha de merde, crevant d'ennui et de solitude. Et pendant ce temps, Jiri, modeste plombier, poserait sereinement ses chaudières, s'éclaterait en recherches subversives et s'enivrerait de solidarité. C'était trop injuste !

Injuste ? Injuste mon cul ! Il n'y avait à mon naufrage solitaire nul autre responsable que moi-même. S'il me restait encore le quart de la moitié d'une couille, il était temps de réagir.

Je revins au chalet, arrachai Jiri à l'absurde jacuzzi et lui exposai mes projets.

 

Six mois ont passé et c'est comme la fin d'une glaciation. Pleine à craquer, en perpétuelle agitation, la maison dégage une chaleur palpable. Les chambres, à l'exception de la mienne, sont dévolues à l'accueil de militants ou de lanceurs d'alertes menacés dans leur pays, ou venus chercher pour leur cause appuis politiques ou soutiens financiers. Nous prenons les repas ensemble et la salle à manger résonne d'une joyeuse cacophonie de global English.

La véranda, vide de jacuzzi, accueille une longue table de ferme encombrée d'ordinateurs. Une quinzaine de bénévoles s'y activent. Ils épluchent les messages reçus du monde entier, établissent des synthèses, alimentent le site web et s'emploient à fédérer des luttes convergentes mais ignorantes les unes des autres.

Notre réseau a pris une ampleur phénoménale, au point qu'il a bien fallu structurer une cellule de permanents. Jiri, malgré mon insistance, a obstinément refusé d'en prendre la tête. Plombier il est, plombier il restera. Il donne des coups de main plus souvent qu'à son tour mais il m'a mis face à mes responsabilités.

-Tu en connais un rayon en saloperies diverses. Trahis tes patrons une bonne fois pour toutes et tu va voir que grâce à toi, on va tous les niquer proprement. Et en même temps, tu expies. Tu fais d'une pierre deux coups.

Je n'aime pas beaucoup ce concept d'expiation et son côté cureton, mais dans la bouche de Jiri, j'y retrouve la dose d'ironie qui me plaît chez lui. Va pour l'expiation.

J'ai donc liquidé l'essentiel de mes positions spéculatives, ne conservant que de rares investissements socialement responsables. Avec l'argent de mes forfaits, j'ai doté une fondation dont l'objet exclusif est de permettre l'accès à l'eau pour tous les habitants de la planète. Il a fallu lui donner un nom. "Eau secours" m'aurait convenu et rendait hommage au travail de Jiri, mais lui-même m'a fait comprendre que ça sonnait un peu potache et surtout trop francophone.

- Le réseau est mondial, et quand on est mondial, mon petit père, il faut causer anglais. Appelle le, je sais pas, moi... "Water rescue" !

Water Rescue, Water Rescue... J'ai tourné et retourné ce nom dans ma tête... franchement, ça ne m'emballait pas. J'avais raconté à mes hôtes de cinq continents l'histoire de ma conversion et ce qu'elle devait à Emile Zola et son célèbre jacuzzi. Si le jeu de mot était rarement compris, j'avais été surpris de l'écho que rencontrait le nom de l'écrivain.

- Ah, me disait-on, Emile Zola ! Germinal !

Un matin, je pris Jiri entre quatre-z-yeux :

- Germinal !

- Quoi, Germinal ?

- Pour l'ONG, la fondation... Germinal, qu'est-ce que tu en dis, comme nom ?

- Ça fait pas tellement aquatique...

- On s'en fout, l'important c'est la métaphore : la lutte, les idées qui germent... Et c'est connu dans le monde entier. Si tu veux, on peut rajouter Water Rescue, mais moi, je trouve que ça fait dépannage de WC.

- OK. Alors ça sera Germinal. Allez, on fonce.

Germinal est désormais la bête noire de tout ce que la planète compte de prédateurs, d'affameurs et de dévastateurs. Germinal fait peur et moi je rigole bien. J'ai accroché dans la véranda, face à la baie vitrée, un grand portrait d'Emile Zola. De derrière ses bésicles, il observe les sommets et nous prévient des risques d'avalanches.