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 Quand j’ai rencontré Madame Gaby, une amie de ma mère, dans les années cinquante, elle habitait à Paris dans un immeuble dont l’entrée avait l’allure cossue de la bourgeoisie bien installée. A l’intérieur, je n’ai jamais vraiment essayé de comprendre la topographie des lieux. Je sais que le tapis ne garnissait les marches que jusqu’au premier, que plus haut s’ouvraient des couloirs tortueux qui avaient l’air de ne jamais avoir été neufs.

Une fois entrés chez Madame Gaby, c’était la vie qui s’offrait à vous, la vie de bohème dans son traditionnel désordre artistique. Elle vivait avec sa sœur, comme deux copines, gagnait quelque argent comme couturière, un bien grand mot pour caractériser ses œuvres, j’en sais quelque chose !

Mais cela dans une ambiance éternellement dynamique. « Tu sors ce soir ? Je te prête ma robe. Attends, je te l’ajuste un peu. Ce serait beau avec des souliers argentés, passe sur tes escarpins ce produit pour entretenir les cuisinières, tu verras c’est parfait »

Partout, posés ou abandonnés de ci de là, des objets féminins, sacs, foulards, bijoux fantaisie, dans le flottement léger de parfums ambrés.

Si je n’avais pas appris peu à peu l’histoire de Gaby je ne l’aurais pas devinée. Elle a été une jeune fille des années folles, élevée et mariée par des parents aimants et ambitieux, pas au point de la pousser à faire des études. Dans le mariage elle a pu donner libre cours à sa coquetterie, son goût de la fête. Coiffée à la mode, habillée dernier cri, prenant soin d’assortir ses tailleurs à la couleur des sièges de sa dernière torpédo, condition nécessaire pour gagner les concours d’élégance.

L’état de guerre déclaré en 1939 n’a pas subitement changé ce mode de vie, mais a apporté un éclairage nouveau sur ce monde frivole. On a continué à s’amuser pour ne pas voir l’horizon menaçant mais des grincements se faisaient sentir. Certains qu’on avait toujours vus comme des dandies fêtards devenaient graves, préoccupés, s’absentaient, parfois disparaissaient. Les joyeuses bandes s’émiettaient en petits groupes, tenaient des propos sérieux, de véritables amitiés naissaient. Et des confidences s’échangeaient, des activités secrètes étaient évoquées.

Un jour on demande à Gaby d’être une messagère pour porter un document qui ne pouvait prendre la voie postale. « Mais bien sûr, avec plaisir ». Puis un autre, à une autre adresse, d’autres encore, toujours mystérieusement. Ainsi, peu à peu, Gaby se trouva faire partie d’un réseau d’une certaine ampleur lié à des combattants polonais.

 Entre temps le fond du décor, mari, torpédos, tailleurs chics, s’était estompé. Elle vivait seule, de plus en plus active jusqu’à avoir un grade dans l’armée polonaise, sans le claironner, sans en éblouir ses copains d’avant.

Et puis un jour le réseau fut démasqué (dénoncé?), démantelé. Un grand coup de filet emmena Gaby entre autres dans un camp de prisonniers au nom glaçant, Ravensbrück. La petite frivole des années trente survécut au prix de patience, de courage, de solidarité. Elle a peu raconté, sauf par bribes. Par exemple, ces marches forcées où il n’était pas permis de s’arrêter, même pour des besoins naturels où le femmes se passaient de main en main de vieilles boites de conserves pour se soulager. Elle ne donnait pas de détails, ne décrivait pas le contexte, à nous de le reconstituer à partir des horreurs dont nous avons été informés après. J’imagine que sa jeunesse heureuse a ancré en elle un amour de la vie capable d’espérer en dépit d’une réalité mortifère.

Quand elle a été délivrée et a pu rentrer en France, à Paris, elle n’a reçu ni récompense ni gratification autres que des lénifiants discours patriotiques. N’ayant pas de métier ni de fonction officielle elle dû se contenter d’une maigre pension et s’inventer une nouvelle vie. Avec sa bonne humeur indéracinable elle s’est installée dans cette colocation avec sa sœur, fermement décidées à s’accrocher, à profiter des menus plaisirs à leur portée, à ne pas laisser le monde se reconstruire sans elles.

Voilà comment dans la grande toile de l’Histoire Gaby a cousu son chemin, petit destin emporté par d’implacables évènements, petite contribution à la résistance planétaire.