Graffiti_Obelisco

Piste d'écriture: se réveiller dans la peau d'un autre...  

    J’étais tellement fatigué hier soir en me couchant que je me suis endormi d’une masse, tout habillé. Je n’ai même pas pris le temps et la peine de retirer mes chaussures: il faut dire que le rassemblement «je suis Charlie» était particulièrement fatiguant:une très longue attente, des émotions paroxystiques, et quelques kms dans les pattes. Je n’ai pas entendu le réveil mais c’est pas grave, il est réglé depuis des lustres à 7 heures et ne sert a rien puisque je suis retraité: c’est la force des habitudes.

Je m’assois et pivote sur le lit, je vais quand même délacer mes chaussures et prendre une douche bien chaude. Pas de lacets, pas de chaussures, des… babouches! comme celles que Sylvie m’avait offertes à son retour du Maroc: elle a dû passer hier soir, ou alors je l’ai rencontrée à la manif. Elle a remplacé  mes chaussures par des  babouches, sympa  cette Sylvie. Je me lève, un peu barbouillé; elle a même pensé à me déshabiller et me vêtir d’un pyjama, mais ce n’est pas un pyjama . C’est … mais oui, c’est une djellaba! alors là, jamais personne ne m’a ramené une djellaba du Maroc ou de nulle part. Je fonce dans la salle de bains,  le miroir me renvoie une image qui n’est pas moi: la djellaba, les babouches, et une tête aux cheveux frisés, au teint basané. Mais oui, bien sûr, j’ai discuté longuement avec Ahmed, après le rassemblement. Ça arrive quelquefois, cette sorte de mimétisme qui fait de vous un autre. Je vais me réveiller, il me faut juste un café .Je vais le prendre en bas, chez Albert: il y aura Richard, Paul, Bertrand, les habitués quoi: ils vont me serrer la main, me taper sur le dos, Paul va sortir la blague du jour et tout va rentrer dans l’ordre .

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J’appelle l’ascenseur mais il est en panne. Je descends l’escalier: il y a des graffitis partout, une saleté repoussante. personne n’est venu faire le ménage depuis des lustres ; des jeunes se sont agglutinés dans l’entrée… Je commence à comprendre: je ne suis pas chez moi, quelqu’un m’a hébergé pour la nuit, sûrement un copain d’Ahmed, si ça se trouve je tenais une bonne cuite! comment vais-je pouvoir sortir avec tous ces jeunes qui me barrent le passage? à ma grande stupéfaction, ils se séparent , et me font un couloir dans un silence respectueux! Je réponds à leur bonjour et me force à une démarche calme et régulière.

Dehors pas de café ; pas de magasins non plus, que des boutiques abandonnées ; partout des locaux avec des noms prometteurs: associations d’entraide, clubs sportifs, « studio d’enregistrement », « aide à l’alphabétisation», mais tout est fermé, ne restent que les affiches collées sur les anciennes vitrines: «le mardi à 19 heures: judo, le mercredi cours de peinture graff, le jeudi alphabétisation débutants, le vendredi théâtre»;etc etc. Tout cela n’est plus qu’un souvenir, les seuls occupants de ces lieux sont des jeunes, des ados,  des enfants, assis par terre, adossés aux vitrines, désœuvrés, blasés , déjà!

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    «Mouloud! ca alors t’es revenu?» Un homme, lui aussi en djellaba, m’embrasse, me serre dans ses bras, m’étouffe, me congratule, appelle ses amis. On m’entoure, on se bagarre pour m’embrasser, on s’invective, je suis la vedette du jour. je bafouille tant bien que mal, on m’invite – un thé à la menthe brûlant. On me parle en arabe, je fais «oui « de la tête, heureusement c’est coupé par du français: «T’as vu à Gaza?» « Mon fils est au chômage », « le mien aussi », « ma fille aussi », « le mien a une maîtrise en anglais mais personne ne veut l’embaucher », alors ils se débrouillent, faut bien bouffer. « Tu te souviens de Salima ? mais oui, Salima, tu l’as connue  toute petite! » Je m’exclame: « Ah oui, Salima! qu’est-ce qu’elle devient? » « Elle a cherché du travail comme infirmière, puis un logement mais ça n’a pas marché: elle est en Syrie. Elle a téléphoné: elle dit que tout va bien, que là-bas au moins on l’aide, on lui donne du travail, un logement, elle va se marier ,elle a le droit de porter le niqab,  elle aurait jamais eu tout ça en France, elle ne reviendra pas. Ni elle, ni Soufienne , ni Djamila. Si elle avait su elle serait partie plus tôt: et voilà! elle parle de la Cisjordanie, de la bande de Gaza,  des territoires occupés. Mahmoud Abbas a demandé l’intégration de la Palestine à l’ONU. Elle était toujours dans les dernières au lycée, surtout en histoire? et là elle peut te raconter tout depuis la fondation de l’Etat d’Israël en 1948! » Un bref silence, puis : « On était contents nous, quand on voyait que les jeunes se détournaient des trafics en tous genres pour retrouver la parole du prophète, pour prier, pour rentrer dans le droit chemin, c’était une bénédiction, on n'avait pas compris. Maintenant c’est trop tard. »

*

      Je reprends le métro pour rentrer chez moi: on me regarde craintivement. Dans la vitre du wagon, à droite, je vois mon profil: Pierre Vidier, écrivailleur retraité. Ma veste est un peu défraîchie mais ça me donne un air d’aventurier, ça va bien avec mon sac en cuir vieilli ; finalement j’ai une gueule d’artiste! La vitre du wagon à gauche me renvoie une autre image: Mouloud, vieil homme respectable, un peu beaucoup paumé dans une société qui ne reconnaît plus les siens. Après-demain c’est vendredi, ça marche comment la mosquée? Ils ont l’air de faire des tas de trucs , debout, à genoux, debout, j’essaierai de suivre et puis si je me trompe, on mettra ça sur le compte de l’âge! Balzac disait que pour être écrivain il faut pouvoir vivre par procuration la vie des autres: «Mettre ses pieds dans leurs chaussures». Imbécile! c’était une image, il fallait pas prendre ça à la lettre !

 Louis Portejoie, janvier 2015.
J'ai trouvé l'illustration sur le site wikipédia, dans l'article anglophone sur les graffiti. Celui-ci a été photographié à  Buenos Aires, mais je l'ai trouvé bien adapté à ce texte... Carole.   http://en.wikipedia.org/wiki/Graffiti