Piste d'écriture: les visuels intriguants. Il s'agissait ici d'une photo montrant une femme en sandales à hauts talons sur des pavés. Mais ce texte sera illustré par une peinture de Gérard Guiot, proposée par l'auteure.

collines

 

Les pieds nus sur la rue pavée, Chloé arrive essoufflée au rendez-vous. Elle a couru par peur de n’être pas à l’heure, de n’être pas à la hauteur. Heureuse et nerveuse, elle fait glisser entre ses doigts les lacets de ses souliers rouges. Cheveux défaits, le sourire à peine sûr, elle doit lever le regard pour le voir. Et comme à chaque fois, en un clin d’œil, le monde autour, trop lourd, s’effondre. Les murs de pierres sèches, les collines jaune paille et le gris des oliviers lui sont enlevés. Elle n’est plus qu’ombre. L’esprit, malin, est revenu lui jouer l’un de ses tours : il la quitte. Pour laisser place à un désordre bien connu. Affolée, Chloé lâche toutes ses armes. Et le charme, au lieu de se rompre, l’emporte. La digue saute. Sous la rue pavée, la pierre s’étoile, se craquèle. Chloé s’étiole, perd pieds, confiance et raison.

 

Devant elle, il se tient, solaire et royal. Citadelle de bronze au buste martelé de métal. Rude et résistant. Aspirée par le froid de ses bras, elle s’y précipite, tente de se réchauffer. En vain. Leur étreinte est rapide, expédiée. Il s’emballe, trébuche sur les mots, s’éloigne du sujet, c'est-à-dire d’elle, de tous les deux. Maladroit, il s’empêtre dans des paroles obscures, des phrases avortées. Il élude, lui raconte sa journée, ses allées et venues sur cette route pavée. Les accolades, incartades et empoignades. Elle l’écoute durant des heures, immergée dans son flot incoercible, immaîtrisé. Tout en elle tangue, se trouble, la questionne.

 

Jusqu’à ce que, comme un miracle, le ciel s’entrouvre. Jusqu’à ce que, par on ne sait quelle grâce, son esprit lui soit rendu. A cette hauteur-là, elle recouvre enfin la vue. Elle sent qu’il parle sans savoir, à tort et à travers. Il lui parle de loin, depuis toujours ; il lui parle de lui, il discourt. Entrainé dans sa logorrhée, il lui passe à côté. Trop occupé à s’écouter.

 

L’écart, alors, se creuse. La lucidité vient de visiter Chloé et c’est l’absence qui lui mord le visage. Son absence de lui à elle, à sa voix, à sa valse intérieure. Faite de douleur et de bonheur : celui de le revoir, de se montrer. Vêtue de velours, d’humour, d’amour. Indifférent, le dos tourné, il regarde ailleurs. Se mire, s’admire. Alors on imagine assez bien à quel point il a dû s’étonner de, si vite, si vigoureusement, la voir se détourner. Rechausser ses souliers et s’élancer vers les collines, le gris des oliviers.

 

Mais pour tout dire, pour que vous compreniez, il faut ajouter que depuis ce jour, ce n’est pas lui qu’elle met ainsi à distance. Ce n’est personne, c’est juste le vide de ses propres attentes, illimitées. Son besoin d’être comblée s’est échoué, elle épouse la réalité : elle sait désormais qu’elle n’a jamais eu, dans les yeux de ce fou, ni place ni lumière. Elle sait aussi que sous ses pieds se trace sa vie, loin des images.

 

Aujourd’hui l’homme vit encore, pas très loin, un peu replié. Droit à sa façon. Elle, elle a gardé l’humour et sa voix de velours. Assise sur le mur de pierres sèches, elle se promet que très bientôt elle chantera l’amour.

 

peinture de Gérard Guiot. Texte de Frédérique.