3 - Cataclysmes

Dès qu'il a été question de manège, j'ai senti s'installer en moi cette chose que je connais bien : une boule dans la gorge. Pas de panique. Je gère. Je m'acquitte du droit d'accès, installe mon trognon sur sa bestiole, descends en m'arrangeant pour rester bien en vue. Le manège se met en mouvement. Mon petit garçon est beau comme un cœur, avec sa bouille toute ronde, ses yeux bleus et ses cheveux blonds coiffés en bol. Sérieux comme un pape et fier comme un bar tabac, il tourne. Il a choisi une girafe dont le cou le dérobe à ma vue une brève seconde à chaque tour. Dans ma gorge, la boule est douloureuse à force d'être dure, prélude à une envie invasive de pleurer. Impression étrange qu'il me suffirait d'un rien pour éclater en sanglots. Je verrouille. Il faut que ça soit calmé quand le manège s'arrêtera. Il s'arrête. Rien n'est calmé. « Encore un ! » crie-t-il. J'articule un « bouge pas » et me précipite au guichet.

Ouf, le manège repart. Mais la tempête ne se calme pas. J'attends la fin et je sais ce qu'il me faudra faire. Le prendre dans mes bras, faire un gros câlin sans le regarder dans les yeux et surtout parler le moins possible car c'est par la parole que le flot risque de s'échapper, le barrage de sauter. Il ne faut pas qu'il me voie pleurer. Il ne comprendrait pas. Moi non plus, d'ailleurs. Pourquoi tout ce qui touche au bonheur d'un enfant me met-il dans un état pareil ? Au cirque Gruss, j'ai senti la boule sitôt assis sur les gradins et, durant tout le spectacle,  je n'ai pas pu prononcer de phrases de plus de trois mots. En sortant, dire « alors c'était bien ? », quel effort surhumain ! Au cinéma, c'est plus facile à gérer et si d'aventure une larme s'échappe, il ne la remarquera pas. Je peux laisser rouler. Heureusement : Bernard et Bianca est un cataclysme émotionnel. Dire cette fois encore « alors c'était bien ? » c'est comme une flèche que je m'arrache du travers de la gorge. Pourquoi ?

 

4 - À contre-emploi

C'est un manège à l'ancienne. Très beau de loin. Très nul de près. Les chevaux façon chevaux de bois montent et descendent, les loupiotes loupiotent, la musique joue façon limonaire numérique. Tout est plastoque et replastoque. La nuit tombe. Le manège tourne en solitude. La femme qui m'accompagne, cela lui plaît. Nous sommes tous deux adultes, parents l'un et l'autre mais seuls, les enfants sans doute entre les mains des ex. Nous nous dragouillons sans conviction. Elle propose un tour sur le manège en déréliction. Je pense « drôle d'idée » et dis « pourquoi pas ? ». Nous prenons place sur nos destriers. À quoi ai-je pensé pendant que nous tournions – dans le sens horaire, me semble-t-il ?

Sans doute au tour qu'allait prendre la suite des événements et dont je ne garde aujourd'hui aucun souvenir précis. L'expérience du tour sur un manège en plastoque en galante compagnie aurait pu, elle aussi, tomber sans inconvénient dans la moulinette de l'oubli. Mais non, elle survit et je sais qu'elle n'est pas menacée. À cause peut-être du vague sentiment de ridicule qui s'y rattache.

 

5 - Rome, Piazza Navona

Une belle journée d'hiver. Les touristes aux terrasses se brûlent le crâne aux lampadaires à gaz, moyen simple et direct de réchauffer le climat pour un coût maximal. Nous flânons, ma femme et moi, dans le lieu délicieux. Au fond de la place, au creux d'un des virages où tournaient les chars romains, un manège. Il rencontre un franc succès, tourne à plein, sinon à plein régime. De son aspect, de sa beauté, de sa laideur, je n'ai rien retenu, ni de ce qui s'offrait aux enfants – chevaux, OVNIs, motos, chameaux ou camion de pompiers. Non, si je m'en souviens, c'est pour tout autre chose. Les parents restent avec les petits pendant que le manège tourne. Ils tournent avec eux ! Je n'ai jamais vu cela auparavant et n'ai pas le sentiment de l'avoir revu depuis, bien que j'avoue n'avoir pas mené une enquête approfondie. Le besoin de ces parents de protéger, de rassurer leur petit m'émeut. Mais tout de même, n'est-ce pas exagéré ? Et pourquoi ne fait-on pas cela chez nous ? Plus tard, j'entendrai des Espagnols dire « Francia es un pais donde los padres hacen llorar a los ninos » . un pays où les parents font pleurer les enfants. Sommes-nous cela ? Je n'ai jamais eu l'idée de rester sur le manège avec mon petit garçon. Je vérifiais juste qu'il n'avait pas peur et lui faisais un coucou à chaque passage. N'était-ce pas déjà l'apprentissage de la séparation et des retrouvailles ? Mais ces Italiens de la Piazza Navona ne semblaient pas voir les choses ainsi. Faire l'apprentissage de la séparation, semblaient-ils dire, n'y a-t-il rien de plus urgent ? Et puis, j'ai pensé à notre système scolaire, si dur, si angoissant. Et j'ai pensé à notre statut de premiers consommateurs mondiaux de psychotropes. Et j'ai pensé au bonheur qui, malgré les injonctions multiples, ne semble pas chez nous si bien partagé. Ne faudrait-il pas commencer par rester sur le manège avec les petits enfants ?