Piste d'écriture: quand la vie vient contrarier vos objectifs.

collage de l'auteure, frédérique 26-4-12

 Opale vient de terminer son dernier roman. L’histoire d’une relation mère-fille. Pour le prochain sujet, elle hésite. Elle aimerait parler d’amour mais n’a pas encore trouvé son angle. Ici ou là, pourtant, elle jette quelques idées sur ses carnets. Elle a le temps. Trois ans exactement. C’est la demande de l’éditeur. Il commande mais comme on le sait, c’est avant tout la vie qui décide et dispose. Pas toujours arrangeante. La vie, donc, se présente, chamailleuse, sous les traits d’un garçon à la mine de crayon (un peu grise et chiffonnée). Un soir de mai, ce trentenaire, débonnaire et harnaché de soucis, traverse le regard enjoué d’Opale. Dans ses yeux plissés, l’enfance. Et nichés dans l’enfance les accrocs, la rudesse et la mélancolie mélangés. Louis est un être auquel on s’attache, se frotte et se déséquilibre. Caricaturiste, son chevalet sous le bras, l’homme arpente les collines de Paris. D’heures creuses, il ne manque pas.

À l’opposé, la jeune femme évolue dans les rues basses de la capitale. Ses heures sont occupées mais le pas reste léger, gracieux. Cette jeune écrivaine a peu de peines. Les soucis pleuvent sur elle comme les gouttes d’eau sur le plumage des canards. Sa joie se loge dans un sourire sans réserve. C’est ce qui frappe lorsqu’on la rencontre. Opale n’économise pas ses forces.

Son métier de romancière, jusqu’ici, lui réussit. Les choses se font dans la facilité. Cela arrive. C’est rare mais cela arrive. Opale est née sous une bonne étoile : les idées lui viennent sans effort ; leur mise en forme s’organise, fluide. A cette habileté, on peut ajouter une sensibilité tout à fait singulière. Trois romans déjà sont publiés. L’écrivaine met au monde avec adresse et constance. Sans doute parce que la création, chez elle, est impérieuse, impérative. Mais pendant que d’autres, en pareil cas, endurent de solides contractions, la jeune femme accouche avec aisance. Ses romans passent dans le domaine public, comme une lettre à la poste.

Aucune aspérité donc, jusqu’à ce que Louis entre dans sa vie. Mais par où donc s’était-il faufilé ? se demande-t-elle. Quelle porte avait-il donc poussée ? Celle du destin ? Celle du dessin certainement…  Ce soir de printemps, place du Tertre, sans entrer dans la caricature, le dessinateur l’avait joliment croquée. Cela avait suffi. A croire qu’elle attendait de voir ses formes soulignées, griffonnées… Elle aurait dû pourtant, faire preuve de prudence. L’homme avait un profil en pointillé. Son occupation favorite consistait à observer. Activité qu’au départ, Opale confondit avec une forme de méditation, de contemplation. Sous une apparence propre et sage, sous de belles manières, il avançait masqué. Tout en retenue. Sous l’emprise étrange de sa propre peur de déranger. Engoncé dans sa tendance au retrait. Or plus il se reculait, plus il aspirait Opale. Plus il s’échinait à disparaître, plus il était visible, embarrassant. Elle en perdait toute clarté.

 

Il parvint, après quelques semaines et quelques arguments convaincants, à installer son chevalet et son maigre bagage dans la pièce du bas, consacrée à l’écriture. Elle lui avait conseillé la chambre du dessus, mansardée, mais non…Il préféra peser, tout en lui répétant sans cesse :

- Je ne veux pas te faire perdre ton temps. Tu dois écrire, c’est important…

Et en effet, cela l’était. Les premiers mois, Opale ne prit pas garde. Mais ses nuits, hachurées d’insomnies, donnèrent les premiers signes d’alerte. Puis ce fut l’aube qui posa problème. Avant Louis, elle était matinale. Depuis son arrivée, elle faisait de grasses matinées. Se couchait à des heures tardives. Car, pour peut-être l’étourdir, chaque soir ou presque, l’homme l’invitait à des concerts. Il s’était décidé à l’initier à la grande musique. Elle aurait dû en être fière, elle en était privée de sommeil.

Avant lui, les amants avaient été nombreux. Mais allez savoir pourquoi, aucun d’eux n’avait eu cette influence. Ce pouvoir-là de la confondre. Les petits rituels du matin, nécessaires à la mise en marche de l’écriture, devinrent inefficaces (rangement du bureau, comptage de ses crayons, de ses stylos, faire chauffer de l’eau et fumer sa première cigarette… plus rien ne fonctionnait).

Et depuis peu, Louis n’arpentait plus les collines de Paris. Il avait choisi de vivre pour elle. Ne faisait, pour lui, plus rien de personnel. Se disait sans envie. Sauf celle de la servir, de se montrer patient, equanime et détaché. Il demeurait là, silencieux et supposé attentif à ses moindres désirs. Sa discrétion finit par devenir bruyante, assommante.

Et les mois passèrent ainsi. Pas le moindre début de chapitre pour la romancière. Mais des lignes raturées, du papier froissé, des carnets déchirés... Un jour, elle surprit Louis fouillant sa poubelle. Sans honte, ni gêne. Pris sur le fait, il ne chercha pas à se défendre. Il bredouilla, causa, confabula jusqu’à rendre Opale nauséeuse. Hormis sa passion pour l’observation, il avait le partage pour obsession. Tout partager, à commencer bien évidemment par ses propres tracas, son propre poids. Cette fois, la jeune femme fut prise au piège. Au lieu de laisser glisser les soucis, elle les absorba. Perméable, elle se fit l’hôtesse et l’otage des désordres intérieurs du dessinateur.

Et de roman, toujours rien. L’éditeur appela, impatient. Elle se dit épuisée, mit cette fatigue sur le compte du changement de saison. Se défendit : l’automne arrivait… Non, elle ne manquait pas d’inspiration… Oui, tout allait bien... Quant à Louis, sécurisé, il se refaisait une petite santé. Reprenant même quelques couleurs, défroissant sa mine, déplissant ses yeux pastel. Et bientôt, au grand étonnement de la romancière, il annonça qu’il abandonnait les caricatures pour se pencher sur l’écriture.

C’est à ce moment-là que le symptôme apparut. Un simple mal de gorge qui tomba sur les poumons d’Opale. Une bronchite qui se transforma en problèmes pulmonaires. Elle fut envoyée dans une maison de repos, loin de Paris. Durant le temps de leur séparation, Louis prit ses aises, ne quitta plus la table d’écriture. Il ritualisa ses matinées. But, comme le faisait sa compagne, de grandes tasses d’eau chaude puis se mit à compter les stylos, les crayons et fuma pour la première fois. Mais l’angoisse s’immisça… Peu à peu. Devant l’’irritante et inquiétante blancheur des pages.

La convalescence de la jeune écrivaine dura trois mois. Loin de lui, elle retrouva la force de son sourire, ses pas légers, gracieux. Et lorsqu’enfin elle réintégra l’appartement, il était vide. Louis avait laissé, là, en plan, sur le bureau, un manuscrit ébauché et illisible. La capacité de concentration d’Opale revint en même temps que son discernement. En six mois, elle écrivit un roman qui, comme elle l’avait souhaité, parlait d’amour. L’angle était trouvé : l’amour serait dévorant.