Parenthèse romaine.

Table mise

 Décidément, ce soir, entre eux, c'est la langue de bois.

«  Alors, content de tes vacances ?

- Qui parle de vacances ? Tu sais très bien que j'étais à Rome pour mon travail.

Ne fais pas l'innocent : tu n'es pas parti tout seul. Il y avait « l'autre ».

-  « L'autre », comme tu dis, est mon modèle... tout comme toi. »

Un ange passe. Elle ne relève pas la provocation. Lui demeure planté là, ne sachant quelle contenance adopter. A-t-il l'air penaud, debout, sa valise à la main ? Elle toussote pour s'éclaircir la voix, puis lance :

« Il se fait tard, tu dois avoir faim. Pose ton barda. Tu trouveras de la soupe encore chaude sur la cuisinière. Il y a aussi un reste de poulet et des asperges.

- Elles sont à un prix abordable au marché ?

-  Plus ou moins. Ce sont les premières de la saison. Tu serais bien avisé de faire un voeu. Je ne te demanderai pas lequel.

-  Et toi, tu ne te mets pas à table ?

-  Non. J'ai déjà dîné.

-  Sans m'attendre ?

-  Est-ce que je savais à quelle heure tu arriverais ?

-  Ce n'est pas la peine de le prendre sur ce ton. Je te fais des reproches, moi ?

-  Il ne manquerait plus que ça ! »

Nouveau silence.

« Dis voir... Est-ce que l'autre te faisait de bons petits plats comme moi ?

  - Hmmm.... »

Il manifeste sa mauvaise humeur en haussant les épaules.

« Il y a quelque chose que j'aimerais savoir. Évidemment, tu n'es pas obligé de répondre.

-  Dis toujours. On verra.

-  Qu'est-ce que tu comptes faire à présent ? Retrouver cette fille ?

-  Pourquoi pas ? Si ça me chante, autant que de besoin.

-  Ah, nous y sommes ! Besoin de quoi ?

-  Je voulais dire à titre professionnel.

-  Parce que moi, je compte pour du beurre ?

-  Ce n'est pas ce que j'ai dit. Et puis, si tu prends les choses comme ça, ce n'est même pas la peine de discuter. »

Le voyageur joue un instant avec son pince-nez, se décide à poser son bagage et l'ouvre. Déballe son contenu sans empressement. Marthe observe la scène du coin de l'oeil, y trouve une secrète de jouissance : il n'a jamais su plier ses petites affaires sans elle.

Le commentaire ne se fait pas attendre. Acidulé plutôt :

« Rien qu'à voir leur état, t'as pas dû changer souvent de chaussettes et de caleçons. T'avais donc personne à ta disposition pour te faire un peu de lavage ? Elle était là pourquoi, ta Renée ?

-  D'abord ce n'est pas « ma » Renée. Ensuite, pour la n-ième fois, j'ai recruté Renée comme modèle, et non pour s'occuper de mon linge.

-  Alors, on se demande bien quel était son rôle, à celle-là. J'ai dit ça, j'ai rien dit, mais je sais de quoi il retourne. On les connaît, ces gourgandines qui trouvent le moyen de jouer les fières, alors qu'elles ne savent rien faire de leurs dix doigts. Est-ce que je rechigne à faire la lessive de Monsieur, moi ?

-  Marthe, calme-toi. Tu n'es pas dans ton état normal.

-  Parce qu'en plus, il faut que je le sois ?

-  Arrête un peu de jalouser Renée. Elle ne t'a rien fait, après tout.

-  Vraiment rien ? Ce n'est pas à Marthe de Méligny que tu feras avaler ces couleuvres.

-  Désolé de te le rappeler, tu ne t'appelles pas Marthe et il n'y a jamais eu de particule à ton nom. À l'état-civil, tu es Maria Boursin, point final.

-  Ce n'est pas une excuse pour me tromper.

-  Tu oublies juste un détail, c'est qu'on n'est pas mariés. Tu ne me dois rien, je ne te dois rien.... »

Elle éclate en sanglots. Il lui tourne le dos, visiblement gêné. Se met à table, seul. S'ensuit un silence pesant, interminable, entrecoupé de bruits de couverts et de lente mastication. Finalement, Pierre se décide à le rompre.

« Excuse-moi, Marthe, je suis juste énervé. La fatigue du voyage, sans doute.

-  Il n'y a pas de mal à me faire du mal. »

Il change de conversation :

-  Tiens ! Le mimosa sous la fenêtre est passé de fleurs ?

-  Depuis belle lurette. On voit bien que Monsieur n'était pas là pendant la floraison. C'était en février, et nous sommes fin mars. Eh bien oui, mon ami, tu retardes un peu.

-  À Rome, le printemps est précoce, il y avait des fleurs plein les jardins.

-  T'as pas dû beaucoup en peindre, du fait que t'avais un meilleur sujet sous la main. Dame ! Le temps a dû passer vite avec l'autre (elle tousse et éternue). À présent, ce sont les cyprès qui font des leurs... On n'en finira donc jamais avec ces pollens dans l'air. J'ai la gorge tellement prise que n'arrive plus à respirer. »

Nouvelle crise d'asthme. Marthe se lève et se dirige vers la salle d'eau.

«  Tu devrais faire quelques inhalations pour te soulager.

-  J'en ferai dans mon cabinet de toilette, après m'être baignée.

-  Au fait, tu en es au combien-t-ième bain de la journée ?

-  Tu crois que je les compte ?

-  Je n'a rien à redire à la propreté. Sauf quand elle tourne au besoin compulsif.

-  Ce n'est pas ce que tu disais autrefois, petit coquin ! Tu venais m'épier jusque dans mon tub, histoire de prendre des croquis... je passe sur le reste. »

ll daigne enfin sourire... L'ambiance se détend un peu.

« T'inquiète, Marthe ! Tout va recommencer comme avant ! Laisse-moi seulement le temps de souffler. Je rentre juste.

- Je veux bien faire semblant de te croire. Eh bien, pour ta pénitence, tu finiras la vaisselle et rangeras les couverts. Après tout, moi non plus je n'ai pas été recrutée pour ça  ! »

Et vlan ! Marthe gravit l'escalier, une porte claque. Puis c'est le bruit de l'eau qui coule. Exténué, Pierre s'allonge sur un canapé. Un accès de remords le prend :

« Pauvre Marthe! Ça fait quoi ? Trente ans déjà qu'on est ensemble... Et tout ça pour en arriver là ! »

Il repasse dans son cerveau ces trente années de vie commune, trente ans de bonheur domestique, apparemment sans nuage – enfin, vingt huit, exactement. C'est en quatre vingt treize, n'est-ce pas, qu'il a rencontré cette simple ouvrière. Elle était employée d'une fabrique de fleurs artificielles. Il avait remarqué son corps superbe et lui avait demandé de poser pour lui. Ce qu'elle avait accepté et ne cessait de faire depuis lors. Marthe est aujourd'hui son unique modèle et sa compagne. Enfin, l'était, jusqu'à ce premier accroc. Cela valait-il la peine de tout bousiller pour Renée ?

Une demi-heure passe.

Pierre somnole, lorsqu'un bruit feutré le tire de son demi-sommeil. Ce ne peut être que le pas de Marthe. Ou bien, leur petit chat venu se faire cajoler. Ou les deux ensemble.

Il ouvre les yeux. Marthe se tient à ses côtés, entièrement nue.

«  Tu n'as pas froid comme ça ? Tu vas t'enrhumer.

-  C'est déjà fait. J'ai juste besoin d'un peu de chaleur. Ne te dérange pas. Je vais m'allonger près de toi.

-  Viens. Je te fais de la place sous la couette.

Pierre lui ménage un coin douillet, met la lumière en veilleuse. On entend les miaulements du chat dans la pénombre, accompagnés de confus gémissements. Marthe feule :

«  Pourquoi tu m'as fait ça, dis ? »

Pierre se redresse à demi, sans répondre, et laisse son regard flotter parmi ses oeuvres en cours, qu'il passe mentalement en revue. Dès demain, il va devoir les reprendre, modifier certains tons, certaines valeurs ou nuances. Selon son habitude, il en mène plusieurs de front. Son cerveau restitue les détails qu'il ne peut discerner. Les toiles sans châssis sont directement punaisées aux murs. La pénombre leur donne une dimension fantastique. On dirait que le décor envahit la pièce, que l'extérieur et l'intérieur s'y rejoignent en un seul et même espace.

Entre ces compositions si diverses, il existe un point commun. Toujours une silhouette furtive vient se nicher quelque part. Marthe est omniprésente dans la tiède intimité de cet univers familier. Mais pas centre du tableau, ni même au premier plan. Dans un coin quelconque, un spectateur attentif identifie le dos de Marthe, les fesses de Marthe, le sexe de Marthe. Pierre la voit toujours semblable à elle-même. Dans son imaginaire, Marthe demeure celle qu'il a connue il y a trente ans, comme si le temps n'avait aucune prise sur elle, en laissant son corps inchangé.

Certes, il vient d'y avoir l'épisode « Renée », une intense et brève idylle. Eh oui, Pierre s'est laissé piéger, ce n'est pas son habitude. Lui qui a une sainte horreur des conflits et fait tout pour les éviter ! À présent, il ne doit plus songer à cette aventure sans lendemain. Comment a-t-il pu sacrifier Marthe à Renée ? Elle, qui n'a pourtant aucun droit sur lui, a réagi comme s'il l'avait trahie.

La nuit s'achève et déjà le jour point. Les persiennes tamisent les premiers rayons du soleil qui viennent se jouer sur la tapisserie. Elle s'étire avec un geste félin. Pierre se lève et se dirige vers la cuisine : « Bouge pas, je m'en vais préparer le café !

-  Tu sais très bien que je ne prends que du thé.

-  Bien sûr. Où avais-la tête ? Et combien te faut-il de rôties ?

-  Trois, comme d'habitude, avec une noisette de beurre dessus. Comment peut-on tout oublier

à ce point en moins d'un mois ? »

La routine a repris ses droits. Marthe, drapée dans un kimono qui rappelle à Pierre sa période nabi, se prépare à prendre le premier bain de la journée.

« Tu peux venir me rendre visite là-haut, si le coeur t'en dit.

-  Pas de suite, il y tant de travail en retard.

-  Fais comme tu veux. Moi, j'y vais. Rien d'autre à me dire ?

-  Ben non.... je ne vois pas. Si, tout de même, une chose importante qui te concerne.

-  On peut savoir ?

-  Marthe, je te propose de t'épouser.

-  Je vois. Pour te faire pardonner d'avoir fait le vilain ? Si je m'y attendais, à celle-là ! »

Le peignoir de Marthe en tombe de ses épaules, sous l'effet de la surprise. Une longue étreinte s'ensuit. La fin de l'histoire s'inscrit en peinture.

Illustration : Pierre Bonnard, Salle à manger à la campagne, 1913 , huile sur toile, 65 x 206 cm, Minneapolis Institute of Arts.

 Piste d'écriture : dialogue entrecoupé de remarques narratives.

 Nota : Ce fut en 1925 que Pierre Bonnard épousa Marie Boursin, alias Marthe de Méligny. Renée Monchaty se suicida quelques semaines plus tard. Guy Coffette, dans son livre « Elle, par bonheur, et toujours nue », écrit à propos de cette escapade à Rome : «Une quinzaine en liberté, hors de l’étouffante présence de Marthe, pour souffler un peu, respirer autrement l’air des rues pleines de soleil et d’ombres fraîches comme des fontaines ; pour avoir vingt ans à nouveau et folâtrer au bras d’une blonde en robe légère, aussi blonde que Marthe est brune, aussi rieuse qu’elle est triste, aussi lumineuse qu’elle est éteinte…».