Lilas

Un si joli petit village....

 Au coeur de la Grande Lande, Barsacq sur l'Eyre est un village réputé calme. Et pour cause. L'autoroute et la voie ferrée passent à vingt kilomètres d'ici. À l'époque où le tracé de la ligne Bordeaux-Bayonne était débattu, les édiles locaux se démenèrent pour le chemin de fer ne vînt pas troubler leur tranquillité. Ce loupé magistral eut pour effet de freiner le développement du bourg, qui perdit durablement son importance. Juste avant la fin du siècle (pas le dernier, celui d'avant), ton aïeul Jean-Louis Dubosc, entrepreneur de travaux publics, vendait à la commune un fonds lui appartenant. C'est là que fut construite une nouvelle église, dans le plus pur style saint-sulpicien, remplaçant l'ancien édifice roman qui menaçait ruine. Aujourd'hui, le haut clocher pointu domine le paysage. Tu n'y vois qu'une seringue bonne à piquer les fesses des anges. Juste à côté, se trouve une bâtisse aux volets bleus, qui s'ouvre d'un côté sur la place de l'église-foirail et de l'autre sur la route de Sore, en face du cimetière. C'est une maison de maître, dépourvue de caractère. On en faisait de telles à l'époque, il ny a rien de particulier à en dire. Une grille de fer forgé, bordée d'une haie de lilas, sépare ce lieu de l'espace public. Tu pousses le portail rouillé, qui grince et le franchis. Derrière la haie, apparaissent les murs de garluche, la pierre rousse du pays. Dans le jardin, le magnolia commence à fleurir.

Telle est la demeure où Magali, ta grand-mère, a vécu. Tu te remémores ce qu'on raconte à son sujet.

Elle est née à Saint-Rémy, du côté d'Arles, et se destinait à la carrière d'institutrice. À l'École normale, elle fait la rencontre de Roger Dubosc, un garçon plus âgé qu'elle, originaire des Landes. Il s'est produit entre eux quelque chose comme un coup de foudre, du moins le crois-tu. Toujours est-il que Magali se marie à dix huit ans, puis rejoint son époux, en poste à Parentis-en-Born. Sans doute a-t-elle dû se sentir dépaysée au plat pays, ce « midi moins le quart » morne et brumeux. Rien à voir avec son massif des Alpilles, inondé de lumière. Et puis, l'amour aidant, elle a dû se faire à l'infini borné des pins. Magali ne s'est jamais vraiment intégrée. Certes, le parler gascon a des points communs avec le provençal, son lointain cousin. Elle en a pu d'abord saisir quelques mots. Avec l'habitude, elle a fini par le pratiquer, sans pour autant prendre l'accent rocailleux d'ici.

Mais revenons à cette année quatorze, celle de la naissance du petit Paul, ton père. Au mois d'août, la guerre éclate, Roger est mobilisé. C'est quelqu'un de profondément bon, qui rejette l'idée qu'on puisse tirer sur un autre homme, fût-il son ennemi. En pareil cas, il n'existe en temps de guerre qu'une échappatoire possible : servir comme brancardier. Ce qui fut son cas. Qu'on ne s'y trompe pas, les objecteurs de conscience n'ont rien à voir avec les « planqués » de l'arrière ! Ceux chargés d'évacuer leurs camarades blessés servent en première ligne et comptent parmi les plus exposés. Ils vivent parmi les cadavres et les estropiés. Sur les photos qui te restent de Roger, ton grand-père paternel fait bonne figure en uniforme, arborant le brassard à la croix rouge, avec sa fine moustache et son sourire d'éternel jeune homme. Las ! Lorsqu'il est revenu du front, ses poumons rongés par le sarin et le gaz moutarde, Roger n'était plus que l'ombre de lui-même. Il s'est éteint quelques mois après l'Armistice. Un choc pour Magali, qui n'a jamais connu la vie de couple. Entourée par les proches de son mari, dans un premier temps, elle n'a pas encore atteint le fond de son malheur, ne le réalisera que petit à petit, aura tout le temps de distiller son chagrin durant ses longues années de veuvage. Dans l'immédiat, s'occuper du petit Paul est son unique impératif.

…...............................................................................................................................................................................................................................

Une journée comme les autres.

Il te faut faire un saut en arrière de près d'un siècle pour te replonger dans l'ambiance de l'époque.

Huit heures : les persiennes closes s'entrouvrent. Bruits de vaisselle ; dans la cuisine, on entend ronronner la cafetière sur le fourneau. Avec les tartines de beurre, une belle journée de printemps commence. Un peu de brouillard traîne encore sur la lande, un voile vaporeux que le soleil matinal ne tardera pas à dissiper. C'est bientôt l'heure du cours, on laisse la vaisselle en plan. La mère aide le petit Paul à se préparer. Il en est à peine besoin, le garçonnet se débrouille déjà fort bien tout seul.

Odeur de terre mouillée, vent piquant. Il apporte le pollen des pins, cette poussière dorée, qui fait éternuer, colle aux vêtements. Que va-telle mettre aujourd'hui ? Magali ne s'est pas faite à l'idée de s'habiller de noir pour le reste de sa vie. Elle porte le deuil, le vrai, dans son coeur, à tout jamais. Au bout de deux ans, elle s'autorise des chemisiers dans une gamme qui va du violet sombre au ton lilas. Même cette modeste dérogation fait jaser au village. À Barsacq, celle qu'on surnomme encore « la Provençale », à cause de son accent chantant, est devenue Magali-lilas.

Accomplissant avec son fils le trajet qui la mène à l'école communale, l'instit' n'a qu'un petit crochet à faire pour fleurir la tombe de Roger. Ce à quoi elle s'emploie chaque jour.

Quel contraste entre son propre état d'âme et la douceur de l'air ! Au dehors, tout renaît, tout revit, la sève monte et bout. Les tourterelles se font la cour. Aujourd'hui, c'est jour de marché. Magali va faire ses courses, comme d'habitude, à la sauvette, à la sortie des classes. Juste après midi, les commerçants braderont le reste de leur marchandise, avant de plier bagage. Une aubaine pour cette ménagère économe, qui cherche à s'approvisionner à bon compte : au prix où se traitent les primeurs, son traitement d'institutrice et la maigre pension qu'elle touche en tant que veuve de guerre n'y suffiraient pas. Elle fera le plein de petits légumes tendres que Paul appréciera. Quant aux asperges et aux fraises, c'est pour elle un luxe. Elle se laisserait bien tenter au cas où, sait-on jamais, Étienne, son beau-frère aîné, viendrait dîner à la maison.

Car, des trois frères et soeur de feu son mari, c'est lui qui se montre le plus doux et prévenant avec elle. Il a de bonnes raisons de la comprendre. Jadis, lui-même a vécu lui-même un drame familial. Aline, sa jeune épouse, est morte en couches, alors qu'elle venait de mettre au monde un bébé mort-né, praou angelou ! Le portrait de la défunte, que Magali n'a pas connue, figure en évidence sur le buffet. La malheureuse Aline a l'expression fugitive, étonnée, d'une adolescente arrachée au monde avant d'avoir compris ce qui lui arrive. Étienne ne s'en est jamais remis. Il n'a pas cherché à se remarier. Atteignant aujourd'hui la quarantaine, le ci-devant joli-coeur a pris des allures de vieux garçon. N'importe. En ce temps où il reste peu d'hommes valides, du moins en âge d'être soutiens de famille, Magali trouve son beau-frère encore bien séduisant. Il y a en lui quelque chose de Roger, mais qui n'est pas Roger. Étienne gère seul un commerce d'articles de toilette et mercerie. Elle profite de la courte pause méridienne pour faire un saut au magasin. Largement le temps : Étienne fermera boutique sur le coup d'une heure. En devanture, s'affiche pompeusement la mention : « Dernière mode de Paris ». Magali, qui n'y connaît rien, fait semblant d'y croire, mais la capitale est si loin de son quotidien ! De temps à autre, Étienne lui offre des rubans, de la dentelle, ou quelque colifichet. La jeune veuve n'est pas coquette, ou croit ne plus l'être, mais pour elle qui n'a pas le sou, ces invendus sont une aubaine. Échanges de bons procédés : elle fait un peu de ménage pour Étienne ou l'invite à partager son ordinaire. Une tendre complicité finit par se créer entre eux.

......................................................................................................................................................................................................................................

Les sentiers de la gloire.

À l'aube des années vingt, la guerre est encore présente dans tous les esprits. La censure militaire a cessé de s'exercer. Peu à peu, l'affreuse vérité se fait jour. Avec le retour des « poilus », les langues se délient, on évoque l'horreur des tranchées, la vie au milieu de la boue, du sang et des sanies, le bruit de bombes qui déchire les tympans, l'éclair incessant des fusées interdisant de fermer l'oeil. D'aucuns évoquent à mots couverts l'impéritie de l'État-major, les hommes de troupe inutilement sacrifiés, ces cercueils dont on évalue le nombre avant même que l'assaut soit ordonné. Pour ceux qui ne veulent pas y croire (on n'est pas patriotes pour rien) les estropiés, les gueules cassées représentent une réalité tangible. Juste en face de la mairie de Barsacq, le monument aux morts flambant neuf s'orne d'une allégorie de la Victoire couronnée de lauriers. Pourtant, son visage est triste, le sculpteur a voulu symboliser par la même occasion la mère-patrie pleurant ses fils. Sur la stèle on peut lire des dizaines de noms, ceux des enfants du village. Autant de petits gars que tout le monde connaissait, mais qui ne reviendront plus. En hommage à ces héros, la mention : « morts pour la France » est mise en facteur commun. Leurs familles ont le droit d'être fières d'eux. Ça leur fait une belle jambe, pardi ! Du fait qu'il n'est pas tombé comme ses pairs au « champ d'honneur », le nom de Roger Dubosc ne figure pas sur la liste.

…................................................................................................................................................................................................................................

La maison partagée.

 La pire épreuve que puisse subir un père est de voir son fils disparaître avant lui. Ce malheur s'est produit dans la famille. En cette année 21, deux ans donc après Roger, Jean-Louis Dubosc s'éteint à l'âge de 71 ans. Une obscure histoire d'héritage s'ensuit, qui va diviser la fratrie et créer des tensions durables dans la famille. Le notaire chargé de la succession n'est autre que le maire de la commune. On se fie à son arbitrage pour opérer le partage entre les enfants survivants. À Vincent, l'aîné, menuisier de son état, revient la maison des Jacons. C'est là qu'il installe son atelier. Étienne, pour sa part, hérite des murs du magasin dont il détient le fond de commerce. Adèle, la cadette, se trouve attributaire de l'ensemble immobilier qui donne sur le foirail. Elle a épousé Léonce Labatut, un homme respectable et respecté, patron d'une grosse scierie des environs. Leur fille, Antoinette, âgée de vingt ans, vient de convoler avec Ernest, médecin à Barsacq – qu'elle n'aime pas. Un mariage de raison, selon l'usage de la famille. Le jeune couple habitera cette maison, dont tante Adèle vient d'hériter, et qui fait fonction de cabinet pour le docteur Lucbernet. Et le petit Paul, dans tout ça ? Dame, on l'avait presque oublié dans le partage. Ici les femmes tirent les ficelles en coulisse. Adèle a trouvé la solution : sa belle-soeur occupera sans titre, avec son fils, une aile, plutôt modeste, de ce logis. Une situation humiliante pour Magali, devenue "la parente pauvre". Difficile de ne pas voir un brin de condescendance dans la manière dont ils seront désormais traités. Certes, le docteur est un brave homme, Antoinette a pris en affection son jeune cousin. Elle-même n'a pas d'enfant et n'en aura jamais. C'est avec bonheur qu'elle accueillera chez elle Magali et son fils, d'autant que la demeure est aisément partageable. Tu t'interroges sur la vraie motivation d'Adèle, une personne réputée vertueuse, mais austère de tempérament. Tu dirais aujourd'hui « psycho-rigide ». Il se peut qu'elle ait voulu se donner bonne conscience au travers de l'arrangement qu'elle a proposé. Pas pour elle, au nom de la fratrie. On peut imaginer une explication plus alambiquée : Adèle a vu d'un mauvais oeil l'affection grandir entre son frère Étienne et la jeune veuve. Elle trouve à leur idylle supposé un côté incestueux. Alors, consciemment ou non, elle cherche à y mettre un terme, pensant qu'il n'en sortira rien de bon pour la famille. Quel meilleur moyen d'éloigner Magali d'Étienne que de l'installer sous son propre toit ? 

.....................................................................................................................................................................

O Magali, ma tant amado....

Vingt heures. Le petit Paul a pris son repas, il n'a fait que grignoter et, bien sûr, il n'a pas sommeil. Sa maman l'oblige à se mettre au lit. Elle passera dans sa chambre tout-à-l'heure pour éteindre les feux. Il ne faut pas qu'il veille trop, ce pitchot, car c'est jour de classe demain.

La nuit, qui tombe peu à peu sur le village, s'emplit de vibrations éthérées. Magali se souvient du temps heureux de son enfance provençale. Elle était gaie et insouciante, alors. À Saint-Paul de Mausole, ses parents rencontraient parfois un type dégingandé qui battait la campagne autour de l'asile avec son chevalet sur l'épaule. Un inoffensif lunatique, interné là comme fou. Il peignait des iris et des lilas, les collines violettes et ocre jaune, le frisson du vent dans les oliviers, les pins tordus du ravin des Peiroulets. Depuis, ce peintre, un nommé van Gogh, est connu dans le monde des arts.

Magali s'accoude à la fenêtre, avant de refermer les volets. La glycine odorante, avec volupté, coule sur son visage. Elle s'accroche à la grappe évanescente et l'étreint. Pour elle seule, au coeur de la nuit, se joue une aubade de tambourins et de violon. Es plen d'estello aperamount. C'est plein d'étoiles tout là-haut. L'auro es tombado. Le vent est tombé.

Vient ce moment privilégié qu'elle s'accorde chaque soir. Elle extrait de son tiroir une liasse que noue un ruban rose. Des anecdotes du front, des mots d'amour s'en échappent. Le passé resurgit.

Ce sont les lettres de Roger. Magali les lit et relit au lit. Magali-lilas ne peut lire que là.

Piste d'écriture : Les mots du printemps.

Illustration : Vincent van Gogh, "Lilas", Musée de l'Ermitage (1889), huile sur toile, 73 x 92 cm.

Avertissement : Les personnages de ce récit sont fictifs, mais les faits rapportés s'insprirent d'une situation réelle.