Piste: tirer au hasard 7 occurences, dans un ensemble de mots et d'expressions portant sur le printemps. En tricoter un texte.

La lumière, ivre d’être libre, jette son dévolu sur les fleurs. Ne le fait pas au hasard. Réfléchit, choisit les églantines et l’aubépine. Se penche par-dessus la balustrade des nuages, bascule et se ramasse au pied de l’églantier. Secoue sa robe translucide et, joueuse, fragmente ses rayons. Se diffuse et distribue.

« Si elle ne se retenait pas, elle inonderait tout le bois », se dit la terre un peu rageuse. Elle interroge :

— Est-il l’heure ?

— Mais l’heure de quoi ? demande la lumière. L’heure d’été, l’heure d’hiver ? L’heure bleue, mais l’heure de quoi grands dieux ?

A force de questions, la lumière s’emmêle les rayons. Pâlit, se réfracte, se rétracte, et disparaît. Comme par magie. Elle saute la clôture et traverse les murets. Les pierres sèches y logent quelques araignées et guêpes maçonnes. Inattentive, la lumière poursuit sa course pour freiner brusquement au-dessus du champ de blé. De la prairie et du clocher. Pour qui se tient dans la forêt, l’image est de toute beauté. C’est un petit miracle qui passe inaperçu. Une fois de plus. La lumière n’en prend pas ombrage, elle est habituée.

Pendant ce temps, le froid enserre tout le bois. La chaleur s’est évanouie et la terre fait le gros dos, se vallonne puis se creuse et gémit. Ce n’est pas un bon matin. Elle qui voulait se réchauffer, s’étirer, c’est foutu. Elle avait dans l’idée de faire miroiter les nuances de sa peau brune : café noisette ou cacao. C’est fichu. Aussi interdit que de s’élever, d’irradier ou de tournoyer : ce n’est pas son destin. Elle souhaite être légère, sœur de la lumière, elle est glaise et sœur de sable. Elle rechigne à vivre au ras des pâquerettes. Sans recul ni distance, indéracinable.

La lumière a pris de la hauteur, mis les voiles, déserté les lieux. Elle concentre toute son attention à faire scintiller, là-bas, les boutons d’or et les violettes. Le tapis mauve et doré, chatouillé par la brise, s’émoustille, ouvre son cœur à la douceur. Ça chansonne dans le vent. Les mésanges bleues et le rouge-gorge accordent leurs pépiements au bruissement de la rivière. L’eau frétillante, d’un blanc mousseux, joue à saute-mouton sur les galets et les branches cassées. Elle s’écoule jusqu’à l’orée du bois, y retrouve la terre qui fourmille d’idées noires, vengeresses. S’en veut de ne pouvoir se hisser et rayonner. « Heureusement, il y a les enfants, marmonne-t-elle. Les enfants, s’ils goûtent la lumière, les boutons d’or et les violettes, aiment aussi la boue. Mais les enfants, c’est la joie. Et la joie, c’est aussi la lumière », pense-t-elle, obsessionnelle. Elle jalouse, fulmine et bout, prête à cracher son feu. Une arrière-arrière-grand-mère à elle l’a fait. Elle sait que c’est possible, elle sait aussi qu’avec le feu, elle peut rivaliser. Sauf que la rage c’est éprouvant, incarcérant. Elle aime le repos, c’est son tempérament. On peut être envieuse et rechercher le calme, ce n’est pas incompatible. On peut souhaiter voler, ne pas y arriver et pourtant chérir le ciel.

Au milieu de ses pensées, sans cesse remâchées, la rosée, c’est comme une gifle. Ses fines et fraîches gouttelettes s’écrasent au sol, sans précaution. Et la réalité subitement éclate, la terre tremble. Expose ses doutes sismiques, cataclysmiques. Mésanges et rouge-gorge défripent leurs ailes et se font la malle, effrayés.

La réalité s’en moque, elle a ses lois. Elle révèle qu’il n’y aura pas d’interversion. Que la convoitise est inutile. Que la terre restera à sa place. Basse mais humble. Chargée de contenir et faire éclore la vie. L’heure n’est pas venue pour elle de prendre le dessus…La lumière sera à jamais prompte et légère. La terre à jamais sous nos pas, condamnée à mettre bas.

Sauf… pour le poète.

Oui… Le poète fera, lui, ce qu’il voudra. Au gré de son inspiration, de ses lentes et multiples divagations, c’est lui qui décidera. Et, s’il est un peu fantasque, s’il lui prend l’envie de renverser l’ordre établi, il se donnera le droit d’empeser la lumière, de la clouer au sol. Histoire de la punir. Et de ne pourquoi pas récompenser la terre, la rehausser ? Lui attribuer une âme libellule, libre et libérée…

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