Piste d'écriture: un échange de courriels, complété par une narration à la 3e personne.

de tristan34@gmail.com
à  titine84@hotmail.fr  

date 18 mai 1916
sujet : curiosités,

chère Titineproust

tout d'abord, je tiens à vous faire savoir que mon nom n'est pas «tristan34@gmail.com!» en réalité je m'appelle Marcel Proust , mais lorsque j'ai tapé ce nom, quelqu'un m'a répondu et m'a fait savoir que ce patronyme était déjà utilisé et que par conséquent je n'avais pas le droit de le mentionner: vous imaginez quel fut mon  trouble lorsque je fus amené à  choisir un autre pseudonyme, je suppose que c'est ce que signifie le terme «pseudo» ; plusieurs me furent proposés par le préposé: certainement un brave homme au demeurant , mais dont le  moins qu'on puisse dire est qu'il n'a que de vagues notions d’orthographe : figurez-vous que me furent proposés des « m a r c a l, m a r c a i l , m a r c e i l, ou encore Marseille ! après avoir tenté plusieurs prénoms , tous déjà pris, je décidai en désespoir de cause de m'appeler «Tristan»: Je tapai donc ce pseudo et l'on me fit savoir que je ne devais pas utiliser des majuscules – alors que Tristan est pourtant un nom propre – et que de plus, je ne devais pas espacer les termes entre eux.

Après maintes tergiversations, je me pliai à ces bizarreries : et ce n'est qu’après avoir souscrit à ces obligations que je pus ressentir le bonheur de vous adresser enfin ce début de lettre, en espérant dans les jours qui suivent une réponse de votre part: je vous remercie de votre attention bienveillante et je vous baise les mains.

recuriosités
date 18 mai 2015

salut marcel

je me suis bien marrée,  merci, top ton histoire! Moi aussi j'avais tapé Albertine ,mais j'ai dû changer, mais titine 84, ça me va! A plus .

Marcel se recula pour mieux voir. Déjà! Albertine, enfin titine avait déjà répondu! Alors c’était donc ça ,un mail? Donc il pouvait répondre tout  de suite? Instantanément? Il décida d'essayer, pour voir .

rererecuriosites
date : 18 Mai 2015

ma chère Albertine

je suis agréablement surpris de la rapidité avec laquelle vous avez répondu à ma première lettre; et en même temps, si je puis me permettre, je dois vous faire part de ma profonde déception: comment dire? Votre réponse , pour instantanée qu'elle fut,  me priva des affres douloureuses de l'attente, de l'espoir, soit que le facteur eût différé légèrement l'ordre de sa tournée et retardé le moment ou retentit la sonnette cristalline de sa bicyclette annonciatrice d'un courrier tant espéré; et  dont l'intermittence des «ding ding» relevait les distances qui me séparaient de vous, de votre écriture délicieusement penchée et quelquefois vacillante et comme en équilibre instable au-dessus du précipice de la page dont la couleur rose m'eût déjà ravi par anticipation ,et que j'aurais, de mes deux mains  jointes, transportée comme un viatique jusqu'à mon lit , sans toutefois l'ouvrir , afin de retarder encore le plaisir futur de sa lecture, non sans avoir au préalable assemblé mes éternels oreillers comme un nid prêt à recevoir comme une hostie le pain et le vin de vos lèvres bénies et sanctifiantes, soit que j'oubliasse que c’était un jour férié et que j'attendisse en vain , assis sur les marches humides du perron, cultivant ainsi sans le savoir ma prochaine crise d'asthme qui devait me plomber dans ma chambre devant les médications du docteur Cotard; votre réponse en un éclair me priva de la terrible mais délicieuse souffrance causée par l'amour d'absence, et cet indicible plaisir que j'aurais reporté sans cesse, retournant l'enveloppe dans tous les sens, l'échappant peut être par quelque malencontreuse maladresse  engendrée par la paroxystique de l'émotion portée à son comble par l'évidence  vérité dont les  taches devinées à la lumière de ma bougie deviendraient un labyrinthe de mots encore inconnus mais prometteurs de  félicités futures d'autant plus intenses que non encore advenues  et cependant déjà enfouies dans un passé ancien dont rien ne subsistera dans le temps retrouvé ,   puis sans doute , commençant la lecture ligne  après ligne, en déroulant le papier au préalable plié afin de ne pas en dévoiler la totalité: afin de jouir pleinement de votre prose, me laisser bercer du chaloupement   des vagues de vos lignes délicieusement dishamoniques ,comme celles d'une partition a plusieurs voix, dont les accords différents concourent pourtant tous à l'assemblage d'un mot, du seul mot véritable et éclairci, un   « je vous aime » déjà sous-jacent dans le clair-obscur des pleins et des déliés qui me ravissent tant .  

Albertine demeura interdite; quelque peu décontenancée ! Elle fit un copier-coller de la lettre dans Open office, sélectionna la police « verdana »  14, choisit de la transférer en word 97 puis l'imprima: ça tenait deux pages! Elle relut chaque phrase une dizaine de fois , laissa infuser pendant une semaine puis répondit enfin :

rererecuriosités
date 25 mai 2015

mon cher marcel

je crois que je commence à comprendre: voulez-vous que désormais nous nous écrivions par lettre? Finalement j'aime bien prendre le temps de comprendre ce que vous écrivez, et j'aime assez ne pas savoir quand votre lettre me parviendra: c'est sûr , vous avez des dons de visionnaire, sans doute un jour un écrivain parlera-t-il du temps qu'il faut pour s'approcher jour après jour , chaque fois un peu plus près, peut-être un jour un enfant demandera-t-il: «que signifie apprivoiser?» et peut être un animal quelconque répondra qu' il faut des rites, que ça signifie «créer des liens»

dans l’espoir de vous lire; peut-être demain, peut-être après-demain peut être jamais , je vous embrasse: Albertine