Piste d'écriture: le courriel.

@msf

 

avion papier

De : Jérôme

à : Irène

objet : transit

Mon amour, on atterrit juste. Je  suis en salle de transit vols intérieurs. De Nairobi, je ne vais rien voir, bien sûr, et je pourrais aussi bien être à Stockholm ou à Djakarta, n'étaient les gesticulations des porteurs, chauffeurs de taxi etc, que l'aperçois à travers les vitres épaisses, depuis mon espace aseptisé. Impression bizarre, irréelle, interplanétaire. Bon, enfin, je suis pas clair, je t'expliquerai, ça, c'est du 1er jet. Je t'écris sur mes genoux et ma batterie bat de l'aile. Ici, ils ont des prises de courant comme les Rosbifs – en voyage on se permet des raccourcis - et j'ai pas pensé à prendre un adaptateur. A plus.

Je t'aime.

 

De : Jérôme

à : Irène

objet : arrivé

Cette fois ça y est, amour de ma vie. Je sors juste de l'avion, un C130 genre wagon à bestiaux qui m'a pris à son bord, après ma foi pas mal d'heures d'attente et les scènes surréalistes habituelles avec les douaniers qui ont décidé de faire fortune en dealant les médicaments saisis. Le matos est en soute et ça me soulage de le savoir avec moi. Le C130 vole beaucoup plus bas que l'Airbus, du coup j'ai vu tout le Kenya défiler sous nos ailes. Superbe, a part Nairobi qui m'a semblé un immense bidonville avec des gratte-ciel au milieu. J'aurai de multiples occasions d'y retourner : j'aurai le temps d'affiner. Le camp est immense, tout en toiles grège. J'ai honte de le dire, mais j'ai trouvé ça très beau. Le paysage est genre sahel, avec vent et poussière. Le vent chaud et sec, du genre que tu sais plus trop comment respirer. J'ai un briefing dans cinq minutes avec l'équipe et ensuite, au boulot. Les réfugiés ont l'air hagard, passif, sauf quand arrive un camion de nourriture et là,  d'un seul coup, c'est l'émeute. Ils sont tous somaliens et les Kenyans les regardent de travers, à la fois méfiants et envieux de l'aide distribuée.

Pour Skype, je sais pas si ça va le faire. J'ai essayé d'aller sur internet et ça rame sévère. Petit, tout petit débit.

Je te laisse. On m'attend. Je t'aime.

 

De Irène

à Jérôme

objet : snif

Ô mon doux amour, ne nous verrons-nous donc point ?! Point de Skype, me dis-tu ! Damned ! Nous sommes maudits. Prends bien tes marques chez les sauvages, mon amour. Et surtout, acquitte-toi du fardeau de l'homme blanc. Ecrire ça, quelle honte ! Mais il faut bien cracher sa bile. Les sauvages me prennent mon homme. Ils vont me le payer !

Ici, c'est le calme plat. On se les gèle, mais ça tu dois le savoir. Mes gentils petits élèves me cassent les couilles avec leurs mots de charretiers, leur violence pas si latente et leur motivation vacillante, mais bien sûr, je les aime ou du moins j'essaie de m'en convaincre. La grande nouvelle à la maison, c'est que Manon a perdu sa dent et il faut que je me dépêche de faire honnêtement mon boulot de petite souris. Elle voulait t'en parler sur Skype. Elle va être déçue. Je vais lui proposer de t'envoyer un mail.

 

De Irène

à Jérôme

objet : petite souris

Papa j'ai ma dent, elle est tombée et elle était hyper longue. Je croyais pas que c'était si long. La souris m'a apporté un livre de Elmer, mais elle s'est trompé parce que je l'avais déjà lu. Maman m'a dit qu'elle pouvait pas savoir ce que tous les enfants ont déjà lu, à cause de la médiathèque, alors des fois elle se trompe. En fait, c'est maman qui écrit parce que j'arrive pas à trouver les lettres sur l'ordinateur. J'espère que tu as pas trop d'enfants à soigner et que tu peux les soigner bien . Est-ce qu'il y a la petite souris en Afrique aussi ?

 

De Irène

à Jérôme

objet : petite souris (suite)

Eh ben alors. C'est comme ça que tu réponds à ta fille ? S'agirait pas de la sacrifier sur l'autel de l'aide humanitaire.

Magne-toi le train, elle va oublier son père.

 

De Jérôme

à Irène

objet : RE petite souris (suite)

Mon trésor,

Bravo, mille bravos pour ta belle dent. Est-ce que tu en as encore d'autres qui vont tomber ? Tiens moi au courant. C'est hyper-méga important. Ici, en Afrique, malheureusement il n'y a pas de petite souris, et pourtant, il y a beaucoup de dents qui tombent. Maman t'expliquera ça.

Je te fais un énorme mimi et plein de poutous pleins de bave.

 

De Irène

à Jérôme

objet : RE RE petite souris (suite)

Alors, espèce d'immonde. Tu vas te décider à écrire à ta femme, bordel de merde ? T'as bien écrit à ta fille : c'est donc pas la technique qui flanche. Est-ce que ça serait pas plutôt le poil qui pousse au creux de la main ? Ou alors, une belle Somalienne ? Car, elle sont fucking belles, ces nanas, je me souviens quand on les croisait à Rome, avec leur look de marathoniennes en sari. Oui, je sais, c'est pas des saris – appeler ça des saris, c'est quoi : un anatopisme ? J'arrête, tu vas encore me traiter de pédante.

J'ai dû emmener Alphonse chez le véto. Il vomissait tout ce qu'il bouffait.

Je t'aime encore, mais pour combien de temps ? Je déclenche le compte à rebours.

 

De Jérôme

à Irène

objet : poil dans la main

Y en a qui manquent pas d'air. Oser parler de poil dans la main ! Si tu voyais mes journées, tu serais noire de honte. Quand je m'assois sur mon lit de camp dans ma belle tente de cheikh du désert  - cheikh sans provision, bien sûr – je suis pris d'un ahurissant besoin de m'allonger, auquel il faut que je résiste à tout prix, sinon, c'est foutu jusqu'à je sais pas quand. Je ne vais pas te faire un descriptif détaillé des pathologies que je vois, car à Paris, il n'y aurait pas qu'Alphonse qui vomirait son déjeuner. L'état de dénuement dans lequel ces gens nous arrivent est ahurissant. Heureusement, le matos débarqué avec moi permet pas mal de choses et nous ne manquons pour l'instant d'aucun médicament essentiel. Et puis l'équipe – Canadiens, Espagnols, Français et même trois infirmières polonaises - est absolument super. Tout ce petit monde communique dans un charabia d'anglais et des fois c'est franchement à pisser de rire. J'espère que ça n'aboutira pas à des erreurs médicales. Ce qui me fait souci, ce sont les soignants Kenyans qui sont très gentils, mais ne se mélangent pas du tout aux expat. Je crois qu'on observe ça partout. Mais ici, vient s'y ajouter leur méfiance face aux réfugiés toujours suspectés d'abriter des chébabs infiltrés.

Skype, je crois que c'est plus la peine d'en parler. Alors, mon amour, nous allons faire mentir la sagesse des nations : loin des yeux, près du cœur.

Fais un gros câlin à notre édentée et exprime toute ma sympathie au vieil Alphonse. J'espère qu'il ne somatise pas son angoisse d'avoir perdu son maître.

La prochaine fois, je te fais un mail 100% porno.