Piste d'écriture: l'incipit d'un roman, qui ici se retrouve à la fin de la nouvelle.

 DÉFINITIF ? VOUS AVEZ DIT DÉFINITIF ?

            Il y a un mot dans la langue française que je n’ai jamais lu ou entendu sans frémir : DÉFINITIF.

Ça veut dire quoi, définitif ?

              Si une porte est fermée définitivement, vous ne pourrez jamais entrer ni sortir pour voir ce qu’il y a derrière.  Et il n’y a pas d’autre porte.

Si le train est parti définitivement sans vous, il n’y a plus de correspondance, plus d’arrivée à l’heure à l’aéroport, plus d’avion. Et il n’y  a pas d’autre train.

Si deux héros d’un roman se quittent définitivement, ‘’Ils ne devaient plus se revoir’’ écrit l’auteur, alors vous pouvez vous précipiter vers les dernières pages, ils ne seront plus jamais ensemble. Et il n’y aura pas de deuxième tome.

              Jusqu’ici je m’étais assez bien débrouillée dans la vie de tous les jours pour qu’aucune de mes paroles, aucun écrit, aucun geste puisse être qualifié de définitif. Tout pouvait se conclure par ‘sauf si…..à moins que……..jusqu’à ce que……’. J’ai toujours ménagé une issue de secours.

              C’est pour ça que lorsqu’il m’a fallu choisir, devant un avenir à double face, tout quitter et partir au bout du monde avec lui ou rester sur place pour mener à bien cette mission dont plusieurs personnes dépendaient, j’ai senti ma personnalité éclater en mille morceaux. Non, pas en mille, en deux.

              Comme le vicomte pourfendu, une moitié de moi prenait le chemin de droite, pavé de promesses merveilleuses, bordé de possibilités nouvelles épanouissantes, sur un fond d’inconnu, d’ornières possibles demandant du courage. Mon rôle à moi un peu flou mais une perspective exaltante. Je savais bien que mon imagination me harcèlerait avec des visions de tout ce qui se passerait sans moi de l’autre côté.   Et ce serait avec lui.

              Mon autre moitié, sur le chemin de gauche, se trouvait en pays connu, balisé, avec des tâches précises, des partenaires éprouvés, un si beau projet qui était déjà une partie de moi-même. Mais je ne pourrais empêcher mes rêves d’être envahis par des images de l’autre bout du monde qui me serait fermé.  Et ce serait sans lui.

              Je le savais qu’un choix est toujours une déchirure. J’ai essayé de me dérober en argumentant, en négociant : « Tu crois qu’on pourrait…….Attendons un peu……. Ce n’est peut-être pas incompatible….. » Mais non, tout ce que j’ai pu faire, c’est accepter ce  rendez-vous à la gare, jour et heure fixés, et dire « Je vais y réfléchir encore cette nuit ».

              Et puis, et puis…. Je suis allée à la gare, je l’ai observé, le cœur serré, depuis la vitre d’un café en face. Je l’ai vu attendre, s’impatienter et au tout dernier moment empoigner son bagage avec brusquerie, et courir pour monter dans le train juste au moment de la fermeture des portes. Définitivement.

Maintenant encore, je crois parfois l’apercevoir dans la rue, ou debout devant une fenêtre, ou penché sur un livre dans un café. Et pendant un instant, avant de comprendre qu’il s’agit de quelqu’un d’autre, je sens mon cœur se serrer et je perds le souffle.

Jacqueline Chauvet-Poggi. La dernière phrase, qui a inspiré le texte, est l'incipit du roman Les yeux bandés, de Siri Hustvedt.