Piste d'écriture : faire parler ce qui ne parle pas. En l'occurrence, un objet et un animal

Childebert

qui-s-y-frotte-s-y-pique

J'aime les aires ouvertes. Oui, cela peut surprendre. On me dit plutôt secret, amoureux des ombrages, des fouillis végétaux qui m'offrent une cachette commode. C'est vrai dans un sens. Dans ces enchevêtrements, je trouve ma pitance et un abri contre mes prédateurs. J'y trouve aussi l'amour et l'occasion d'assurer la pérennité de mon espèce. En cela, ces lieux, c'est vrai, je leur suis redevable et jamais ne me viendra l'idée de m'en plaindre. Mais quand même, quelle routine, quel horizon borné !. Sommes-nous vraiment faits pour cela ? La nature nous a dotés de défenses magnifiques dont le créateur dans son génie, n'a pu puiser l'idée que dans le règne végétal : ronces, pyracanthas sont nos véritables prochains bien davantage qu'aucun de nos cousins du règne animal, à l'exception peut-être d'un rastaquouère dont on m'a parlé et qui aurait nom porc-épic. Porc-épic, quel nom ridicule ! Enfin, passons. Des défenses magnifiques, disais-je. Et il faudrait que nous en ayons honte ?! Que nous les cachions dans des halliers où d'ailleurs elles peuvent se révéler presque gênantes ? Combien de fois me suis-je vu emberlificoté de hautes herbes sur lesquelles il me fallait tirer comme un forcené pour m'en dégager ! Sans parler des feuilles mortes dont régulièrement je dois me débarrasser en me frottant au tronc des arbres. Oui, je le confesse et même le revendique, au risque de braquer certains conservateurs frileux dont regorge hélas notre espèce : j'aime parfois m'échapper, respirer l'air du large. Alors, cet espace soudain vierge de végétaux m'inspire. Il fleure bon l'aventure. Sa surface est noire, un peu chaude, douce à mes pattes. Je m'y engage et c'est grisant. Comme il semble mesquin le petit monde des fourrés ! Pour la première fois, je sens pleinement que j'existe. Le grand large est traversé par instants d'énormes animaux qui m'évoquent des dinosaures, bien rapides il est vrai. Bruyants, aussi. S'en méfier. Autant que possible, les éviter. Mais savoir les affronter. En voici un. Il s'approche. Rapide, vraiment rapide. Il n'est plus vraiment temps de l'éviter. Plutôt faire confiance à mes défenses.

 

Englebert

Le bitume est chaud et souple, presque moelleux. N'était son côté légèrement pégueux et son odeur, quel bonheur ! J'ai quitté, grisâtre, le chemin poudreux, soulagé de ne plus soulever derrière moi ce nuage qu'emporte le vent et qui déplaît tant à l'humain. Cahots, gravillons, nids de poule, dos d'âne, tôle ondulée, autant d'agressions qui fatiguent ma carcasse. Qu'a donc l'humain à vouloir aller partout ? Son squelette, ce squelette si précieux, il l'use et tous ces artefacts dont il est si fier, comment y
résisteraient-ils ? Moi le premier, cela me martyrise. Enfin, répit ! L'accueil chaleureux de l'asphalte et bientôt, la fraîcheur du soir et sa paix. Je chuinte doucement, me roule et me roule encore. L'humain m'aime roulant, aime me sentir à l'aise dans un chuintement. Il aime aussi parfois ce début ténu de hurlement que je produis au milieu d'un virage abordé dans l'ardeur. A moi aussi, cela plaît, rappel suave de ma condition d'objet mortel, de cette usure qui signera un jour ma fin. Mais c'est dans si longtemps ! Avant la fin, l'inéluctable fin, j'en pousserai, des hurlements de joie sur la grande corniche !

La poussière qui m'avait recouvert n'est guère plus qu'un souvenir. Ma bande de roulement est du plus beau noir, mes flancs recouvrent peu à peu leur dignité – ah la belle époque des flancs blancs, certes un peu m'as-tu-vu. Au fond de mes sculptures, pourtant se tapit encore par places un conglomérat terreux qui résiste à la centrifugation. Mais rien ne dit qu'il soit récent, car l'humain négligent boude la station de lavage ou, pire encore, obnubilé par la carrosserie, m'oublie de son karcher distrait. Qu'importe, cet asphalte est un bonheur.

Pourquoi faut-il alors qu'un obstacle soudain vienne gâcher mon plaisir ? Une masse molle, vaguement ronde, garnie à sa surface de piquants dérisoires s'avance en travers de la route, aveugle à son destin manifeste. L'humain n'a rien vu, ou alors peut-être s'en moque-t-il ? Je ne perçois aucun écart dans la trajectoire qu'il imprime à sa machine. L'animal borné me voit trop tard. Durant un centième de seconde, il semble vouloir fuir. Je suis sur lui. Au moment du choc, j'ai pu me tromper, mais j'ai vu dans ses yeux comme une lueur de confiance. Et puis, les piquants broyés sans que j'en ressente fût-ce une chatouille, le corps a explosé, projetant vers l'avant un jet d'entrailles aussitôt aplaties à leur tour. Ma bande de roulement souillée ! Mes sculptures remplies d'une ignoble mixture ! Ah, que vienne la pluie, la pluie purificatrice.