Nereidi 1

Nostalgie.

(Extrait du journal de Phil)

 Ulysse2

"Dans chaque lieu où je me suis retrouvé, je me suis senti comme si je n'étais personne, mais depuis ma naissance : Je suis je !"

Ginacarlo Biffi, metteur en scène du spectacle "Nausicaa, Io sono io" (Meeting the Odyssey)

Là, tout de suite, c'est fini. Je le décide à cet instant : j'ôte l'habit. Trop vaste ou trop étriqué. Me dépouiller. Je suis au bord d'une évidence : avec l'humain, c'est difficile. À présent, la messe est dite. Il va falloir me reconstruire ou simplement redevenir moi-même. Et pourquoi pas ? réinventer le monde.

En un mot comme en cent, me voici promu « jeune retraité ». Je me suis fait la belle avant d'avoir atteint l'âge légal (un peu comme si je sautais d'un train en marche). Un coup de folie, aux dires d'amis bien intentionnés. Ah, j'allais oublier ! Pour compléter le tableau, je suis aussi « jeune divorcé ». Que voulez-vous ? Mon ex ne se faisait pas à l'idée de me supporter tous les jours que Dieu fait. C'est un fait : nous ne vieillirons pas ensemble. Quoi qu'il en soit, je vais quitter ce lieu de galère, où je n'ai plus ma place, et, pour le restant de mes jours, me retrouver seul face à moi-même. M'apprêtant à changer de vie, à retrouver une liberté longtemps laissée au vestiaire, j'ai l'impression de sortir d'un long tunnel. Au bout du tunnel, certains vont vers la lumière du jour, en croyant que le temps a suspendu son cours. Je sais bien que rien de tel ne se produira dans mon cas. Les jours, les mois, les ans, continueront à défiler, plus vite encore que précédemment, jusqu'à atteindre un rythme effrayant.

Seulement voilà. L'univers à mes yeux prend une dimension nouvelle et c'est cela qui compte. Désormais, je veux y croire, rien ne sera plus comme avant. 

Fermant les yeux, je revis les futiles péripéties qui ont marqué cette journée « mémorable ». Elle met un point final à ma médiocre carrière de prof', et voilà tout. Le discours du Proviseur était interminable. Son flot d'éloges convenus manquait cruellement d'inspiration. Si, comme il l'a prétendu, je suis irremplaçable, il aurait pu s'en apercevoir plus tôt, non ? Pourquoi diable a-t-il attendu que je tire ma révérence pour me trouver toutes ces qualités? Je dois bien avoir quelque part des défauts... tout au moins des points faibles... « une marge d'amélioration », comme j'ai pu dire en rédigeant l'appréciation d'un élève médiocre. Je m'apprête à répondre dans la même veine, mais... est-ce sous le coup de l'émotion ? Je ne trouve plus mes mots. Un ange passe, comme on dit. Mon regard fait le tour de l'assistance : cinquante paires d'yeux simultanément braqués sur vous, c'est intimidant. Le témoignage de sympathie des rares collègues qui croient à mon projet (j'en parlerai plus loin) me va droit au coeur. La plupart sont venus parce qu'ils s'y sentaient obligés, on se demande pourquoi. Ceux-là sourient aux anges, ne sachant quelle contenance adopter. Je préfère de loin les affreux qui se sont mis aux abonnés absents. Je les absous volontiers de ce crime, éprouvant au pire une piqûre d'amour-propre, au motif que certains que j'avais crus proches (comme quoi, l'on peut se faire des idées) m'ont déjà tourné le dos.... Quelle importance, à présent ? À peine aurai-je mis un pied dehors, que mon souvenir disparaîtra de la mémoire collective. C'est la nature des choses, il est bon qu'il en soit ainsi. Et puis, n'est-ce à moi de faire mon mea culpa ?Ai-je vraiment pris la peine d'aller au devant des collègues et néanmoins amis qui m'entourent ? Les ai-je vu sous leur vrai jour ? Eux, de leur côté, au bout de tant d'années, de vicissitudes partagées, que savent-ils de moi ? Au travail, on on n'affiche qu'une facette, la moins plaisante assurément, de sa personnalité.

Vaine nostalgie... au sens étymologique : « le mal du retour ». Quand la case retour n'existe pas, ce mal est par nature inguérissable. Je ne vais tout de même pas passer la seconde moitié de ma vie à regretter ce que j'ai fait durant la première, il est trop tard à présent pour rectifier le tir !

Tout le monde s'impatiente en attendant la fin des boniments d'usage, avant la remise des cadeaux et la ruée sur le buffet. De courte durée, au demeurant, car il est déjà temps de rentrer chez soi. Les rangs ne vont pas tarder à s'éclaircir.

Je suis devenu un étranger dans mon propre bureau. Ce quartier jadis familier, qui fut le théâtre de ma vie professionnelle, s'inscrit pour moi dans un lointain ailleurs. Je sors, ivre de soleil et de liberté, titubant, divaguant au milieu du trafic. Avec de grands yeux étonnés, je regarde les passants passer et les consommateurs consommer aux terrasses des cafés. Je me demande ce que font tous ces gens désoeuvrés, aux heures qu'on dit ouvrables.

Je me retrouve plongé dans cette foule anonyme comme un poisson dans un aquarium, j'ai l'impression de voir le monde au travers d'une vitre.

Il ne m'a pas fallu longtemps pour me débarrasser de ce costard dans lequel je suis engoncé, la tenue de rigueur au taf. Tout bien considéré, je trouve ce déguisement grotesque. Mon bleu croisé cravetouse va rejoindre, et pour longtemps, la place qu'il mérite : un placard, d'où il ne ressortira que pour les grandes occasions, s'il y en a. Avant de le remiser, peut-être pour toujours, je l'asperge abondamment de naphtaline (ah, la voracité des mites !) et j'en explore les poches avec soin. Tiens ! Dans l'une d'elle, il y une enveloppe cachetée. Une lettre de mon fils, postée il y a trois jours de Tanger. Elle tombé dans ma boîte au courrier de midi, je l'ai prise machinalement pour la lire un peu plus tard à tête reposée.

Décidément, Xavier doit être aussi taré que son père. À peine embauché, le voilà qui demande un congé sabbatique uniquement pour naviguer. C'est un brillant sujet, quoique un peu brouillon sur les bords. Je ne suis pas sûr qu'il réussira professionnellement, car il répugne à s'investir dans son boulot. Bien que je ne roule pas sur l'or, je lui ai consenti un prêt à taux zéro pour financer l'acquisition et l'aménagement de son voilier, à condition qu'il le baptise « La Calypso ». Xavier croit dur comme fer que c'est en hommage au commandant Cousteau. Naturellement, je ne l'ai pas démenti. Je ne confie à personne mes projets, pas même à mon propre fils.

Les nouvelles qu'il me donne sont mitigées. Xavier est arrivé à bon port à Tanger, point de départ de son grand périple, mais là, mauvaise surprise ! Plus d'équipage, ses coéquipiers l'ont lâché sous des prétextes divers, petite amie comprise.... Je compatis mais, que voulez-vous, c'est la vie. À présent, il n'a d'autre recours que de chercher de nouveaux compagnons de route par internet. L'annonce est passée, il attend de voir ce que ça va donner, c'est ainsi que le jeunes fonctionnent.

Comme je l'ai dit, mon fils a de qui tenir, je lui donne un triste exemple. Mon mariage s'est soldé par un échec. Au terme d'une carrière en dents de scie, j'envisage de liquider tous mes biens pour m'installer sur une île grecque , le comble étant que je ne sais pas encore laquelle. On pourrait choisir meilleure destination. Grexit ou pas, vu l'incertitude du moment, il serai urgent d'attendre, mais, la patience n'est pas inscrite dans mes gènes. Le mythe de Calypso me poursuit, du moins l'idée que je m'en fais au travers de l'épopée homérique. Or, je n'ai pas le temps devant moi. Lorsque je mangerai les pissenlits par la racine, il ne sera plus question de courir après la « nymphe aux belles boucles » dans l'espoir qu'elle m'offre l'éternelle jeunesse et l'immortalité. Car alors, il sera trop tard, bien trop tard.

(À suivre....)