Nereidi 2.

Les aventuriers de la montre perdue.

 

Montre Dali

 

« J'ai perdu sur le port la montre de mon grand-père (Marque Eterna)

Elle a une très grande valeur sentimentale.

Si vous la trouv... »

La suite de l'annonce fait défaut. Cette affichette, hâtivement scotchée sur un lampadaire est en mauvais état. Qui sait depuis combien de temps elle est là ? Le vent, ou bien quelque passant malveillant, en ont arraché un morceau. Le texte est peu lisible. Il manque l'essentiel, à savoir les coordonnées de l'auteur.

 Tanger, le 21 juin.

 Si quelqu'un n'a rien à secouer de ce chiffon de papier, c'est bien Xavier Ducros. Son bateau, la Calypso, c'est une coïncidence, est amarré juste à côté. Le jeune homme a dû passer vingt fois devant l'affiche sans prendre la peine de lire ce qui est écrit dessus. Il faut dire qu'il a des soucis plus pressants. Ses coéquipiers viennent de lui faire faux bond, sous prétexte d'une vague menace d'attentat islamiste. Nath', son ex petite amie, qui devait l'accompagner en croisière, elle aussi l'a plaqué. Comme ça, sans un mot, sans lui donner de raison – il y en a forcément une, qu'il devine. Enfin quoi, la totale ! N'ayant nulle vocation à naviguer en solitaire, Xavier cherche à recruter un équipage valable par Bla-bla-ship.

Ce site, clone du célèbre Blablacar, transpose au domaine nautique les pratiques du co-voiturage. Le jeune homme a fignolé, pesé, tourné et retourné dans tous les sens les termes son annonce avant de la poster. Certes, la perspective d'une croisière en goélette est tentante, elle épate et appâte le chaland, mais attention ! Ce système prête à toutes les dérives. Un candidat au co-batelage peut mettre ce qu'il veut sur son profil de blablateur, personne n'ira vérifier ; des tricheurs, voire des escrocs sont susceptibles de postuler. Bla-bla-ship est une forme de loterie. Imaginez un solfège où chacun se décrirait lui-même au moyen de simples, doubles ou triples croches. Un seul « bla » signifie « peu causant », «Bla-bla » qualifie les bavards. « Bla-bla-bla » trahit carrément la dysenterie verbale. Ces notations se réfèrent aux seuls codes de la convivialité. Rien ne garantit la technicité des impétrants, ni leur expérience en mer. Si d'éventuels candidats se manifestent, Xavier ne pourra que s'en remettre au hasard, ou son propre feeling , pour trier le bon grain de l'ivraie. En mer, une erreur de casting ne pardonne pas....

En attendant d'avoir le retour de son annonce, le voilà bel et bien en carafe, immobilisé malgré lui dans ce port de merde, et pour un temps indéterminé.

Tiens ! Voilà justement qu'une fille s'approche de son navire et lui demande si s'il s'agit bien de la Calypso. En tant que bateau-stoppeuse potentielle, son profil ne correspond pas franchement à ce qu'il cherche. Il l'accueille néanmoins gentiment :

« Bienvenue à bord. Je m'appelle Xavier.

-  Moi, c'est Ireni. Je viens suite à l'annonce.

-  À la bonne heure ! Il faut qu'on fasse plus ample connaissance.

Entre ces deux jeunes, le tutoiement est venu de lui-même.

Xavier considère pourtant avec méfiance cette grande perche qui vient de se présenter sous le nom d'Ireni. Quel âge peut-elle avoir ? Vingt, vingt deux ans ? Une (belle) plante, en tout cas, quoique,à dire vrai, trop vite montée en graine. Le look de la fille est plutôt déjanté : débardeur crasseux, short taillé comme à coups de serpe dans un jeans hors d'âge. Les bords sont effilochés, les poches dépassent de vingt bons centimètres des deux côtés. En terre d'Islam, cette tenue passe difficilement pour halal. Xavier imagine les regards concupiscents – excepté le sien, ce n'est pas son genre – convergeant sur ses cuisses fermes et galbées. Dans le bled, on lyncherait une fille pour moins que ça. Mais ici, dans la zone internationale, on en a vu d'autres....

« Voilà, j'ai trouvé cette montre qui traînait sur le quai... Peut-être est-ce celle que tu cherches ?

L'objet que lui tend Ireni n'est pas de la camelote. On peut même parler d'une montre d'exception, Xavier s'y connaît. C'est un modèle sportif, étanche et robuste, adapté à la navigation au long cours.

  - Comment cela ? Ma montre, j'y tiens, elle ne m'a jamais quitté ; la preuve, t'as qu'à voir, elle est à mon poignet.  

-  Mais alors, l'annonce sur le lampadaire en face, ce n'est pas toi ?

-  Du tout. J'ai bien passé une annonce mais sur internet, à la recherche de coéquipiers ! »

Le quiproquo devient évident. Elle insiste cependant :

«  Ça ne fait rien, tu peux la garder si elle te plaît.

-  Pas question de m'approprier ce qui ne m'appartient pas ! »

Sa réponse a claqué comme un coup de fouet. Xavier présume qu'il s'agit d'une montre volée. Enfin, on n'est jamais sûr de rien. La fille paraît déçue. Elle fait mine de s'éloigner, puis se ravise.

« Au fait, ça consiste en quoi, ta croisière ?

-  À faire le tour de la Méditerranée. On commence par faire du cabotage le long de la côte andalouse. Ensuite, on fait escale à Minorque, en Sardaigne, à Palerme, tout ça. Puis, à l'île de Malte. On termine au Pirée.

-  Ouaouh, mais c'est que ça m'intéresse, tout ça !

Ireni parle un Français mêlé de locutions familières avec l'accent levantin. Libanaise ? Non, Grecque plutôt, vu son prénom. Nationalité qu'elle confirme aussitôt :

« En Grèce, on me surnomme Pyrrha (la rousse). Ma famille est originaire de Xanthe - une île de l'Archipel des Néréides. Je ne sais pas si tu connais.

- Non, pas vraiment. Au fait, comment se fait-il que tu parles aussi bien le Français ?

-  J'ai fait Médecine à la Fac de Montpellier. Tu sais : le programme Erasmus. 

[ Ça lui rappelle un certain film ]

- Si ce navire était l'auberge espagnole, tu serais médecin de bord !

- Encore faudrait-il que j'aie le diplôme. Il a fallu m'arrêter, faute de sous. La dèche, quoi ! »

Malgré la nuance de regret qu'elle sous-tend, le ton de la phrase est résolu. Manifestement, c'en est une qui n'a pas froid aux yeux. Ce qui frappe chez elle et justifie son surnom, c'est sa chevelure d'un roux flamboyant nattée en côtes de melon : un méli-mélo tressé, torsadé, le chignon qui se balade au dessus de la tête en manière de pièce montée. Autant dire une tête de Gorgone. Il se représente la fille cheveux dénoués, flottant au vent, ses dreadlocks épars, tentacules d'épouvante. Partagé entre fascination et répulsion, Xavier est.... comment dire ? interloqué, dreadlocké, bref... médusé par cette extravagante créature !

Ne sachant quoi penser d'elle, il lui pose une question qui fâche :

«  Est-ce que tu as déjà navigué ? »

Elle hésite avant de répondre :

« Navigué ? Non, pas vraiment sur un bateau de ce genre. Mais, bien sûr, j'apprendrai.

- J'apprécie ta franchise ! »

Sourire dubitatif en coin. Décidément, cette fille le désarçonne. Il la trouve sacrément culottée, au sens propre comme au figuré. Mais qu'est-ce qu'elle croit ? Qu'on se met à naviguer comme ça ? Comme si, sur un voilier, tout était simple ! Alors qu'il faut constamment improviser, réagir au quart de tour et à bon escient dans les situations les plus diverses, les plus inattendues, faire le singe dans les haubans, border le foc avec les dents....

Malgré tout, il ne veut pas faire fi de cette candidate improvisée. Certains apprennent sur le tas, à condition d'être bien encadrés. Ce pourrait être le cas de cette fille. À première vue, elle a l'air délurée et sans doute adroite de ses mains  [ juste un peu moins crade, elle serait plus attirante et même sexy. ] Malgré tout, ça le débecte, lui, Xavier, d'avoir à former une débutante, alors qu'il comptait sur des marins confirmés. Dans le doute, rien ne l'oblige à prendre Ireni, il n'a qu'à lui faire comprendre qu'elle ne fait pas l'affaire et basta !

Seulement voilà : son problème à lui, Xavier, c'est qu'il ne sait pas dire non. Surtout à une fille, re-surtout quand elle est mignonne. Au lieu de lui faire une réponse nette, il atermoie :

«  Pour aujourd'hui, je ne te dis ni oui, ni non. Faut voir. D'autres candidats peuvent se présenter.

-  Cool ! Au fait, à présent, j'y pense, j'ai deux copains rodés au maniement des voiliers qui pourraient compléter ton équipage. Il faut vraiment que je te présente Ahmed, un ami Marocain. Mario, qui est Sarde, originaire de Cagliari. Je leur fais signe, O.K. ?

-  Tu ne manques pas d'air ! Et toi, tu fais quoi, dans tout ça ? La cuisine, le ménage ?

- Pourquoi pas l'amour, tout simplement !

[ Il en est comme deux ronds de flan. Elle s'amuse in petto d'avoir produit son petit effet].

-  Là tu vois, je te fais marcher ! »

Xavier avale sa salive et reprend d'un ton sévère :

« Je crois que tu n'as pas capté comment ça se passe à bord. En mer, ça ne plaisante pas : on se répartit les tâches, plus spécialement les quarts de nuit, en fonction des compétences et des capacités de chacun. Question finances - il faut aussi que je t'en parle - on fait un pot commun pour les frais de route et autres. »

À ce stade des explications, la fille prend un air embarrassé :

« Là, tu vois, j'aurais vraiment du mal à verser une avance, mais je m'engage à tout te rembourser à la fin du voyage et même avant. Promis juré.... »

[ Pas besoin d'être grand clerc pour voir que cette candidate au voyage est tout, sauf une rente. Xavier a trois secondes pour pour se raviser, surtout oublier d'être con. Mais c'est plus fort que lui, sa volonté fléchit, son inconscient déjà décide à sa place... ]

Sur le point d'embarquer sur la Calypso, la Rouquine s'impatiente.

« Alors ? C'est quoi, ta conclusion ?

- Bof... que plaie d'argent n'est pas mortelle, enfin c'est ce qu'on dit... »

Ireni prend pour un acquiescement ce qui n'est qu'un simple aphorisme. Elle a déjà jaugé, jugé, son interlocuteur, n'attend pas qu'il se déballonne pour transformer l'essai. La voici qui gravit illico l'échelle de coupée. Elle a besoin d'un coup de main pour hisser son sac à dos sur le pont, Xavier ne peut que s'exécuter, par galanterie.

« Mon Dieu que c'est lourd ! Qu'est-ce qu'elle peut trimbaler là-dedans ? », se demande-t-il.

[ Il a bien sa petite idée sur la question, mais préfère la jouer discrète. Il y a des sujets dits « tabous », qu'il vaut mieux ne pas aborder d'emblée. ]

Ireni devine à quoi il pense, éclate d'un rire clair, cela le choque un peu.

« Tu trouves ça drôle ?

- Je pense juste que j'ai de la veine de m'être posée là et d'être tombée sur un garçon comme toi !

- Puisque tu le dis ! ».

Ça peut être pris dans tous les sens, mais enfin, la glace est rompue. En moins de dix minutes chrono, la rouquine a réussi à entortiller ce garçon, elle en fait déjà ce qu'elle veut. Sa recette : le faire causer plus qu'elle ne se livre elle-même. En somme, Ireni c'est « bla », lui « bla-bla-bla ».

Malgré tout, Xavier voudrait bien connaître la raison de sa présence au Maroc.

Ireni n'a manifestement pas envie de répondre à cette question. Une lueur de défi passe dans sa prunelle. Les yeux de cette fille, il le remarque à présent, sont violets, teinte inhabituelle assortie à son teint de rouquine ! Elle finit par lâcher :

« Comme tu vois, je suis à Tanger « pour affaires »

Cette explication n'en est pas une, à défaut d'autre précision. Xavier évite de lui demander le pourquoi du comment.

Des bribes d'informations qu'il lui arrache, il ressort que la Rouquine a beaucoup bourlingué. À présent, pour raisons familiales, elle aimerait rejoindre Athènes. Pas directement, rien ne presse. Elle sait qu'en croisière, on prend le chemin des écoliers. Ça lui va comme un gant. Mais il y a autre chose qu'elle aimerait et n'ose pas lui dire.

« C'est juste que... »

Le ton se fait enjôleur. « Xavier.... ». Ireni prononce la consonne initiale à la manière du « ch » grec, intermédiaire entre notre « h » aspiré et la « jota » espagnole, en somme l'esprit rude antique, adouci pour la circonstance, et s'achevant en râle amoureux. Elle a la suite au bout de sa langue :

« … Ben, si tout est O.K., j'aimerais m'installer à bord.

[ Xavier recommence à tiquer ]

- Pourquoi cette précipitation ? Nous ne sommes pas sur le point d'appareiller !

-  Voilà. C'est qu'en ville, je ne sais pas franchement où crécher. Comme tu vois, tout ce que je possède est là, dans mon sac.

Il grommelle à nouveau :

«  T'as gagné. Je ne te laisse pas tomber. Trouve une place dans le rouf. Je n'attends personne d'autre pour l'instant : pour la banquette, tu n'as que l'embarras du choix ! Tu pourras prendre une douche par la même occasion.  »

[ Ce ne serait pas du luxe, pense-t-il. Elle émet un gazouillis mouillé, du genre « vu à la télé » :

-  Moi, tu veux que je me douche ? Là ? Tout de suite ?

-  Mais je n'ai rien demandé de tel ! Au fait, as-tu dîné ? Je connais un bistrots sympa sur le port. Alors, si le coeur t'en dit...

- Merci, c'est gentil de ta part de m'inviter, mais là, tu vois, je préfère ne pas trop me montrer. »

Diable ! Et pourquoi donc ? Xavier commence à voir à qui il a affaire.

« Serait-ce que tu as un problème avec les autorités ?

- Ouais, on peut dire les choses comme ça. Mes papiers ne sont pas franchement en règle... Oh, rien de grave, je te rassure, juste une histoire de visa.

- Parlons clair, Ireni. Est-ce que la police te recherche ? Au moins, sois franche avec moi !

Elle ne cherche pas à mentir, sachant bien que ça ne passerait pas. Elle craque :

« Eh bien oui, mon capitaine, puisque tu veux tout savoir.

- Ça va, je vais chercher ce qu'il faut pour grignoter. Juste parce que c'est toi. Mais surtout reste à bord, et tiens-toi à carreau. »

Décidément, la situation se complique pour jeune homme. Il faut dire que pas plus tard qu'hier, la Gendarmerie royale a fait une descente parmi les bateaux à quai. Le plus souvent, les keufs procèdent par contrôles aléatoires, mais il arrive aussi qu'ils interviennent « sur renseignements ». Sur la Calypso, leur fouille curieuse n'a donné aucun résultat, et pour cause : il n'y avait rien à trouver. Ce soir, si l'opération se renouvelait, ça pourrait bien n'être pas pareil, mais il y a peu de chances que ce soit le cas. Quel besoin avait-il aussi d'embarquer cette fille qu'il ne connaît ni d'Ève ni d'Adam ? Peut-il lui faire confiance ? Est-il normal que lui, le chef de bord, la laisse seule sur son bateau, fût-ce un temps limité ?

Xavier n'est pas vraiment raisonnable.

Une fois sa décision prise, il ne peut ni ne veut reculer.

(À suivre)

Illustration : Salvador Dali, Persistance de la mémoire, 1931