Josué (atelier du mardi soir) sous son nom de plume Marcel Camill', a publié en 2014 un recueil poétique "De l'encre sous les gravats", aux éditions Edilivre.
Le texte surréaliste que vous allez lire lui a été inspiré par la piste d'écriture "J'ai perdu la montre de mon grand-père (marque Eterna), elle a une grande valeur sentimentale..."

cadran solaire

          Je frappe à une porte. Quelqu’un ouvre…

- Oui ?

- Toc-toc-toc ! Avez-vous retrouvé mon heure ?

- Laquelle ?

- Celle que je préfère !

« Je l’ai perdue en un clin d’œil » lui fais-je, en mimant un petit geste d’illusionniste et claquant des doigts

- Non désolé, je ne l’ai pas votre heure ! me répond-il.

   Ce matin, pas d’heure, pas de montre. Décidément ce n’était pas mon heure. Et pourtant j’en ai arrêté des passants, et pas un seul ne portait ce putain de bracelet ! Mais je suis un peu fou dans mon genre, alors je persiste dans ma lubie du jour, laquelle se résume à me fourvoyer de porte en porte.

Aussi je m’emballe et fonce vers la première entrée qui s’offre.

- Toc-toc-toc ! Vous n’auriez pas rencontré mon heure ? 

- Et elle a quoi de particulier celle là ?

- C’est la plus belle en soi. Celle que je ne compte pas.

-Ah non, pas vue m’sieur !

Je décroche assez vite, et continue à la suivante. Je cogne à une deuxième ; à une troisième ; et puis et puis et puis. Le temps s’effiloche et mon passé semble compromis sur une pente glissante où mes amours, mes châteaux, mes caprices et tout le reste de ma vie, soyons clairs, dévalent en trombes implacables.

    Une personne près de moi semble me reconnaître ; je l’entrevois à peine. Son visage m’est familier et il m’inspire bien un prénom : Gérard, Bernard ou peut être Chloé. Mais sur l’instant tous ces noms ne m’évoquent rien de plus, puisque l’instant lui-même est fuyard, traître, le salaud instable. Présent évanescent.

- Te voilà, toi ! Me hèle l’autre, la mine joviale comme mes petites espérances, il ya quelques minutes encore.

_ Je t’ai cherché toute la matinée ! 

Quoi, comment ?

- La matinée…répété-je machinalement avant de lui demander dans la foulée :

- Quelle heure est-il ?

- Quoi ? Heu… 11 heures… 11 heures 32 pour être exact, réplique-t-il, un peu dérouté. Et j’enchaîne.

- Quel temps il fait ?

- Le temps qu’il faut… Ma foi, il fait beau !

  Le pauvre hausse les épaules en souriant. Alors je le plante là, recommençant ma course folle.

J’ai perdu mon heure. Ma p’tite heure. Je ne l’ai pas vue s’en aller. J’espère qu’elle reviendra ; la ficelle fuyante et espiègle qui détricote à chaque bout de chaque aiguille la tunique magnanime de mon joli temps.

 En cours de chemin je croise la silhouette d’une amie. Son nom me vient assez facilement, c’est étrange… Charlotte elle s’appelle. Elle m’aperçoit aussi et vient à ma rencontre également. Et puis on parle, on parle. Tout compte fait maintenant que j’ai un doute, je crois bien que ce n’est pas Charlotte son prénom. Quoique… Je me perds une fois de plus.

- T’as l’heure, là ?

- Ah…La batterie de mon portable est déchargée

Sans blague !

 Pas d’heure, pas de montre… Décidément aujourd’hui, il m’en faut si peu pour me troubler. Je me sens nu et fragile en dehors de cette routine graduée qui me connait si bien. Il est certainement midi passé, depuis le temps ; et je continue de courir pour mon salut et celui de ma sérénité. Je poursuis cette heure si chère dont l’absence devient une liberté un peu trop pressante. Je cherche son nom dans mon berceau de certitudes. Un bordel depuis ce matin.

Tiens, en voilà d’autres. D’autres visages. Une foule de gens qui se tiennent devant une grille, dans l’attente de quelque chose ; mais j’ignore quoi. Je m’approche. Les regards se tournent vers moi. Un jeune homme me fait signe.

- Hé monsieur, vous n’auriez pas l’heure s’il vous plaît ?

Et là je regarde à mon poignet : il était 11 heures 37.