Nereidi 5

 Alkistis est arrivée en retard.

 

0a ALKISTIS

 

« La maison qui est la mienne

jamais ne s'est refermée aux hôtes

et ne leur a refusé des égards ».

(Euripide, Alceste, v. 566-567)

 

[ Extrait du journal de Phil. ]

Chora, ce 12 juillet,

« C'est l'Éros ! C'est l'Éros ! »

Le mugissement de la sirène trouble un temps la quiétude du port. Même à cette saison, on n'y voit pas beaucoup de monde passer.

À peine dix heures du matin, et l'on se croit en plein midi. Vue du large, cette île isolée, écrasée de chaleur, a l'air d'un vieux coing tout racorni. La vedette relie en une heure Xanthe au continent, distant de quelques vingt mille marins. Son arrivée est l'évènement de la journée. Tels la nuée de goélands qui suivent le sillage du bateau, poussant leurs aigres cris, les gamins du coin se précipitent à la rencontre des arrivants. Normal : c'est la seule occasion qu'ils ont d'entrevoir de nouveaux visages. Pour permettre à leurs clients de débarquer en paix, les hommes de bord ont tôt fait de disperser ces importuns.

Voilà. Le calme est revenu. L'Éros est maintenant immobile à quai.

Un relent de poisson décomposé se mêle à l'âcre odeur de bitume émanant des coques fraîchement calfatées, cela sent aussi l'huile à moteur et le mazout.

Tout au long du quai, je vois entassés à même les pavés luisants des filets multicolores. Accrochés aux supports les plus divers, des poulpes sèchent au soleil, leurs tentacules obscènement étalés. Les amis des bêtes ont beau ce spectacle révoltant, il n'en fait pas moins partie du quotidien des insulaires. Quant aux curieux qui cherchent vainement des yeux sur le port un emblématique pélican, il seraient mieux avisés d'aller voir du côté de Mykonos.

Aux terrasse des cafés, on ne voit que des hommes. De vieilles gens, bien sûr, pour eux le temps n'a pas d'importance, mais aussi des jeunes apparemment désoeuvrés, qui prennent leur petit déj', jouent aux cartes ou bien aux dés. J'entre de plain-pied dans un univers méditerranéen, profondément machiste, où les hommes sont au repos et femmes « à la tâche ».

À l'accostage du bateau succède la classique ruée vers la passerelle. Je me demande bien pourquoi les passagers sont aussi pressés de descendre, eux qui tout-à-l'heure se bousculaient pour monter. N'importe. Il faut laisser à ce flux quasi-diarrhéique le temps de s'écouler. Mes compagnons de traversée appartiennent à un groupe organisé, venu faire le tour de l'île en quelques heures. Ces visiteurs éphémères portent des chapeaux à larges bords et de lunettes de soleil, sac de plage et matériel photographique en bandoulière. Ils repartiront par le bateau du soir et, côté transport, n'ont pas de souci à se faire, étant pris en charge par un guide local.

Ce n'est pas mon cas. Voyageant individuellement, j'en suis réduit au « système D ». Il était bien prévu que « l'éco-navette » de la Coopérative vienne me chercher sur le port, mais je ne vois aucun véhicule qui ressemble à cette bête-là ! M'aurait-on par hasard oublié ?

Empêtré que je suis dans mes bagages, me voici désormais seul, un peu déboussolé, sur ce quai désert. Mais que suis-je venu faire dans cette galère ? J'aimerais pouvoir héler un quelconque taxi, mais, selon toute apparence, il n'y en a pas ici. Je me renseigne à la capitainerie du port sur les possibilités de transport en commun. Le préposé me regarde avec des yeux ronds. En semaine, Monsieur (cela se dit « Kyrie » comme à la messe), un minibus circule et dessert les diverses localités de l'île. Il suffit de consulter l'horaire affiché. Mais aujourd'hui, voyez-vous, c'est dimanche, et le dimanche c'est sacré, vous n'avez aucune chance de trouver quoi que ce soit. Un véhicule de location ? Mais où croyez-vous être ? Au plus, on en compte une demi-douzaine à Xanthos. Pensez donc, le réseau de routes carrossables est si limité ! Encore faut-il réserver longtemps à l'avance, si l'on veut être servi.

Pas de panique. J'allume mon portable et compose le numéro en 06 communiqué par ma logeuse, à n'utiliser, m'a-telle précisé, qu'en cas d'urgence. Là, je tombe sur un message d'accueil aussi aimable qu'inintelligible, et raccroche aussitôt, découragé.

Le mieux qu'il me reste à faire est de m'installer à la terrasse d'une « taverna ». J'aurai tout loisir d'examiner la meilleure façon de rejoindre mon futur lieu de séjour, en excluant la marche à pied, eu égard au lourd viatique que je traîne. À défaut de résoudre ce qui représente pour moi la quadrature du cercle, je regarde défiler les rares passants, assiste au va-et-vient des bateaux de pêche sur le port. Je le trouve animé côté « face ». Ensuite mon regard se porte côté « pile », il y découvre un alignement de guérites maçonnées, toutes similaires, pourvues chacune d'une porte cadenassée et d'un oeil de boeuf. Dans ces inesthétiques cagibis, les propriétaires de bateaux doivent remiser leur matériel, leurs engins de pêche, leur tenue de travail, que sais-je ? On peut rêver des Propylées, mais aussi trouver quelque poésie à ce lieu d'apparence anodine.

0b ALKISTIS

 Tiens, mais que fait-là cette femme tout de noir vêtue, à l'image d'une pleureuse antique ? [ O-to-to-to-to-to-toi !]. Pour l'instant, je ne la vois que de dos, car elle dirige ses pas en sens inverse du mien, vers l'extrémité du port. Elle a l'air pressée, voire stressée, on dirait qu'elle cherche quelque chose ou quelqu'un. Sa tenue de tous les jours, qui pourrait être celle d'une paysanne ou d'une femme de pêcheur, dissimule une gracieuse silhouette de Tanagra. Sa frêle apparence n'exclut pas la robustesse. Cette belle et simple créature me semble sortie de la nuit des temps. Je la vois devant moi qui caracole, dévore l'espace, dévale, rebondit. Mais pour quelle obscure destination ? Dans sa hâte, son chignon s'est défait, livrant une chevelure désordonnée aux caprices du vent. J'entrevois par éclairs sa nuque délicate. De ses épaules nues, comme au niveau de la cheville, jaillit un flot de dentelle effervescente : une vision pour moi troublante, voire érotique. Le mouvement précipité de l'humble coursière m'évoque l'écume de la mer ourlant les vagues.

J'arrête ici : j'ai honte d'ainsi faire intrusion dans l'intimité de cette charmante inconnue.

À contre-jour, sur fond de lumière crue et nue, le noir et le blanc ne se rejoignent que pour mieux s'affronter. L'un absorbe le rayonnement solaire et l'autre le réfléchit. Ces couleurs finalement s'inversent, le ciel se fait noir et la robe blanche, comme sur une photographie en négatif.

La femme à présent se tourne vers moi, me fait un signe discret de la main. Je lui trouve le profil grec, comment pourrait-il en être autrement ? Le mystère qui l'entoure se dissipe aussitôt. Ce ne peut être que ma future logeuse. Au fait, je lui donne combien ? Une cinquantaine d'années, tout au plus. Cette paysanne, exposée au soleil des champs, a su préserver son teint de jeune fille. Elle, de son côté, m'identifie à l'hôte qu'elle attendait. Elle s'excuse d'être arrivée au débarcadère après l'arrivée du bateau : son travail à la Coopérative l'accapare tous les jours que Dieu fait, dimanches compris. Heureusement pour elle, je suis facile à remarquer, assis à la terrasse du Kafeneion avec mes bagages et cet accoutrement. Mon costume Blanc du Nil et mon Panama pure fibre palmier Équateur, censés faire classe, détonent, ou plutôt notent l'étranger : sur cette île, personne ne s'habille comme ça.

Alkistis me salue d'un jovial « Kaliméra ! », manifestant sa déférence par ce salut moins familier que « I'a sou », la contraction d'« Hygeia sou », qui signifie « Porte-toi bien ! ». Accueil touristique oblige, elle-même s'exprime dans un Français laborieux, mais grammaticalement correct, sans doute acquis sur les bancs de l'école.

« Êtes-vous bien Monsieur Philippe Doucross ? 

[ Elle prononce la consonne finale comme si mon nom de famille était d'origine grecque – faisant de mon prénom, pourquoi pas pendant qu'on y est ? celui d'un roi macédonien ].

Lui-même... Vous pouvez m'appeler Phil, ça sera plus simple

-  À mon tour, permettez que je me présente : Alkistis Cotsoyanis, je suis venue vous chercher. Aujourd'hui c'est dimanche, il n'existe aucun moyen de transport, comme vous avez dû vous en apercevoir...

-  Certes ! »

Comment pourrais-je reprocher ses quelques minutes de retard à cette charmante femme, qui s'est dérangée uniquement pour moi ? Je la remercie avec effusion. Mon hôtesse proteste gentiment :

« Grexit ou pas, nous avons conservé notre tradition d'hospitalité. Qu'est-ce que vous croyez ? Ici, c'est la moindre des choses !  » 

Je me souviens qu'en grec, le même mot « Xenos » désigne à la fois l'hôte et l'étranger.

Ainsi Nausicaa s'adresse à Ulysse naufragé :

« Étranger, je te reçois pour mon hôte, car tu n'as l'air ni méchant ni sot.... » (Od. VI, 186)

J'espère bien n'être ni l'un ni l'autre aux yeux d'Alkistis !

(À suivre...)

Illustrations : Figure féminine, IVème siècle av. J.-C., musée archéologique de Tarente.

« Berti est arrivée en retard », détail d'une photo de Jakob Tuggener, 1934.