On avait quitté Mat mélancolique d'avoir perdu la montre prêtée par son grand-père. L'épisode 2 nous fait découvrir un nouveau personnage, Reine.

II. Reine

regard

L’annonce lui faisait face. On pourrait même dire qu’elle la regardait dans les yeux, et lui faisait reproche. À chaque fois qu’elle passait là depuis quinze jours (et c’était souvent, car elle travaillait au-dessus de la piscine), Reine baissait la tête. Et ça n’allait pas du tout, parce que comme son prénom l’indiquait, Reine était loyale, tout autant qu’orgueilleuse. D’elle-même et de sa droiture. Mais là, elle était prise dans un dilemme. Soit elle faisait ce qu’elle se devait à elle-même – et il y avait urgence, l’opportunité ne se représenterait peut-être jamais. Soit elle rendait ce qu’elle devait à autrui, en l’occurrence cet étourdi, elle ferait un heureux, mais… Mais.

« Et si je me trompe ? Si ce gars-là ne joue les cœurs brisés que pour mieux endormir la méfiance des gogos ? parce qu’elle a de la valeur, cette toquante, autre que sentimentale. »

Après l’avoir découverte, qui luisait faiblement dans la nuit du caniveau, elle s’était renseignée. Même sans son certificat d’achat, c’était une pièce ancienne et dans un état quasi parfait, qu’elle pourrait négocier à sept ou huit cents euros – bien moins que son prix réel, mais assez pour se libérer. Elle ne l’avait pas encore faite expertiser, parce qu’elle hésitait encore, et que quand elle se déciderait tout devrait se passer très vite. Mais elle avait écumé l’Internet des collectionneurs, ça le faisait, oui, ça le ferait… Elle aurait assez pour payer son billet et disparaitre. Son contrat à l’accueil de la salle de sports au-dessus de la piscine se terminait à la fin de la semaine. Il faudrait qu’elle ait conclu la transaction dans trois jours maxi. Le plus difficile, s’était-elle dit, serait de rassembler assez d’argent liquide pour payer le faux passeport. La vente de l’Eterna règlerait le problème. Se décider et agir vite, la veille ou l’avant-veille du départ. Surveillée comme elle l’était… fliquée… C’était pas possible qu’on flique une meuf qu’on prétendait aimer comme ça. Et pourtant si, et il fallait que ça tombe sur elle…

Son père l’avait appelée Reine, puis il l’avait vendue. Qu’est-ce que ça disait sur lui ? Qu’est-ce que ça disait sur les hommes ? Mais elle n’en voulait pas, elle, de ce mariage ! Il lui avait dit, des larmes dans les yeux : Tu verras, ma petite reine, ça va se passer au mieux. Il est jeune, il est riche, il a besoin d’une épouse, tu verras, ce sera beau, tu seras bien. Il la regardait avec des yeux suppliants. Ses mains, tordues par la maladie, tremblaient. Il était honteux de ce qu’il était en train de faire (il savait bien au fond qu’il la poussait dans une connerie). Il était honteux mais il voulait qu’elle continue de l’aimer, il voulait qu’elle le rassure,  et il avait fallu qu’en plus de sa propre panique, elle gère son chagrin. Qu’est-ce que ça disait sur les hommes, et singulièrement sur les pères ? Que bien souvent ils demandent aux filles plus qu’elles ne peuvent donner ?  

Le type qui avait posé l’annonce, c’était un homme, non ? qu’il se débrouille avec sa prétention, elle n’était pas sur terre pour réparer les conneries des autres, seulement celle de son père qui l’avait vendue, tout en voulant imaginer qu’il agissait en vue de son bonheur. De son bonheur à elle, oh oh.

Nordi l’avait épousée pour d’obscures histoires d’héritage conditionnel et de clairs problèmes de papiers, bref par calcul, mais qui au lieu de jouer franc-jeu, il la soumettait à la comédie de l’amour, un amour possessif et jaloux. Un amour par à-coups, , coups de nerfs, nerfs de bœuf et beuveries. Quelques petits déjeuners au beurre noir, avaient suffi à Reine pour prendre sa décision. Elle se taillerait de là, mieux valait tout recommencer de zéro que rester avec ce furieux.

Dans un geste de colère, au passage elle saisit le bord de l’annonce et tira. La chose avait été bien scotchée sur le poteau, seule une partie se déchira, celle où figurait les coordonnées de l’autre idiot. Celui qui s’était fait piéger par sa distraction et sa foi en l’humain, comme elle par sa gentillesse et son amour filial…

En se déchirant, le papier fit un bruit qui lui plut, une sorte de feulement lent, rageur mais lent. Oui, une espèce de cri qui  marquerait une limite entre l’avant et l’après, comme celui que poussent les judokas pour accompagner et leur chute, et leur détermination. Car on peut chuter par détermination, pour mieux se relever ensuite. Un augure positif, se dit-elle. Machinalement, elle fit une boulette du papier qui lui avait procuré ce contentement, et le garda dans son poing. Dans son éducation de reine, de toute façon, on lui avait appris à ne rien jeter qui oblige autrui  à s’humilier en le ramassant. La boulette irait dans une corbeille, et pas sur la voie publique. Quant à la tocante… une montre est faite pour accompagner l’urgence, non ? C’était son heure à elle qu’elle marquerait désormais, celle de prendre en mains sa propre vie.

à suivre... illustration trouvée sur le blog de Pascale Lbv, photo de Jean Max Bediou, http://dessinpascalelbv.canalblog.com/archives/2012/02/16/23538901.h

 

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