tuggener affiche

Piste d'écriture: en s'inspirant d'une photo de Jakob Tuggener, ancrer l’expérience, grâce à des détails qui vont amener le lecteur dans la sphère intime, physique, du personnage. Louis nous emmène en 1936...

   Georges Ravier lance  brutalement la gigantesque roue dentelée qui entraine une série de courroies, associées à d'autres roues dentelées qui se déclinent en démultiplications à l'infini, dans un vacarme assourdissant de ferraille, de moteurs, de déclics, de cris métalliques, de jaillissements, de plaintes couplées au rythme lancinant des marteaux qui frappent la tôle avec une régularité de métronome. À chaque emboutissage il faut soulever un lourd levier, dégager la pièce de tôle grossièrement formée, puis la remplacer par une nouvelle plaque. Il faut faire vite, le marteau pilon n'attend pas, et les plaques défilent, toujours au même rythme: saisir la plaque, la placer sur le support, s'écarter quand le marteau l'emboutit, puis saisir à nouveau la plaque nouvellement façonnée et la déposer, ou plutôt la jeter sur le rail qui l'emmènera à la finition, puis recommencer, encore et encore, du matin au soir, dix heures par jour, 6 jours sur 7.

   La table est mise, Nicole sert, Georges grommelle un «merci», verse une bonne rasade de vin rouge dans sa soupe, et engloutit à grandes cuillerées le breuvage.
«J'ai vu le docteur Dampierre, ce serait pour le mois de juin…» Nicole caresse son ventre arrondi, Georges acquisse d'un grognement et remplit son verre. La radio grésille: Georges entend vaguement, sans bien comprendre: on parle d'un certain Léon Blum, on parle du Front populaire. On est en 1936, il y a des grèves, le pays est en effervescence, des bruits courent: quinze jours de congés payés! Quinze jours: Georges se lève et monte le son du poste: quinze jours de congé!

  lls ont bien rigolé au café chez Martin! Bébert s'est affublé d'un maillot de bain, a pris une serviette éponge,  s'est allongé sur le carrelage, les pieds en éventail, il s'est relevé puis a fait mine de se baigner, en agitant ses bras comme pour nager la brasse: puis il s'est essuyé, puis il s'est recouché, puis s'est relevé, puis s'est rebaigné sous les rires tonitruants des copains ahuris. «On va faire ça pendant quinze jours? éructe Roger! Mais on va se faire chier! »
Les rires fusent, le pinard coule à flots, comme dit Nanard, «On n’est pas payés cher, mais qu'est-ce qu'on rigole!»
C'est le tour de Dédé, il prend un gros livre, se confectionne une sorte de siège, s’éponge le front, puis tourne les pages soigneusement, en fronçant les sourcils, comme pour résoudre un problème, une phrase qu'il n'a pas bien comprise,  puis soudain son visage s’éclaire, il jubile, tourne encore les pages de plus en plus vite. Les copains sont écroulés de rire. Pierre lance : « T'auras pas assez de quinze jours pour finir ton livre!» On s'esclaffe, Pierrot se glisse derrière Dédé et met le feu à la dernière page, on se tape sur le ventre, on s’étouffe, les plaisanteries salaces fusent: « Quinze jours au lit avec bobonne! claironne André, Non, pitié! » «Tu vas monter la tente pendant quinze jours», gueule Pirouette. On se roule par terre, « on se tord le cou pour mieux s'entendre rire» dira Jacques Brel, bien plus tard.

   C'est Martin lui-même qui prend l'initiative: il enlève son pantalon, et apparaît en slip, pieds nus, puis sort sur le trottoir en faisant mine de se tremper les pieds dans l'océan: d'un seul élan, toute la clique l'imite, les pantalons tombent, les pieds nus se rétractent au contact des vagues et des cris suraigus cisaillent la nuit, puis on fait une farandole en braillant des chansons paillardes et Martin qui mène la danse emmène tout ce beau monde dans les rues, devant l'usine, pour la rigolade du siècle!

   Brigitte la première est allée chercher les habits des hommes, Magali l'a suivie, puis Roseline, puis Sophie, puis Annabelle, puis Marjorie, puis toutes les autres: les hommes se sont rhabillés, en silence, un peu honteux. Brigitte s'est faite hisser sur un tonneau qui trainait là, elle a égrené les nouvelles lois: «Quinze jours de congés payés, oui, vous avez bien entendu, payés. Quarante heures de travail par semaine, vous débaucherez à 18 heures les gars, vous vous rendez compte, à 18 heures! Et c'est pas tout, vous allez avoir un salaire minimum garanti, les gars! Les patrons ont signé les accords .»
Brigitte a tendu la main à Magali, on l'a hissée sur un autre bidon qui trainait par-là, elle a pris son accordéon, la Magali, puis elle a chanté:
Quand nous chanterons le temps des cerises,
Et gai rossignol, et merle moqueur ,
Seront tous en fête .
Les belles auront la folie en tête
Et les amoureux, du soleil au cœur...
Quand nous chanterons, le temps des cerises
Sifflera bien haut, le merle moqueur.

   Les bâtiments des usines, avec leurs toits triangulaires, orgueilleux, prétentieux, qui pointent vers le ciel comme autant de sexes mâles en érection, comme autant de travailleurs ouvriers – des hommes, des vrais, des qui chôment pas, des qui vous soulèvent une forge à la force de leurs bras puissants, des qui engloutissent un litron de pinard sans broncher, des vrais de vrais, des alignés comme dans une mêlée de rugby – les bâtiments des usines, comme des cabanes côte à côte assemblées en solidaires, droites comme des phallus virils.
Et devant Magali, et puis Brigitte, et puis Sophie, tout en rondeurs, en circonvolutions, en courbes. Elles ne marchent pas pieds nus dans l'écume des vagues en gloussant de plaisir comme à la bassecour, elles ne caquètent pas. Elles chantent, elles volent, le vent s'engouffre dans leurs robes et les emmène au-delà des machines; au-delà des usines, sur l'autre rive, là où les hommes apaisés les rejoindront bientôt. Les hommes que Léon Blum a enlevés au bistrot et à l'esclavage.

 Magali s’élève, au-dessus des toits. C'est la suprématie du cercle,  du rond sur la ligne droite, même les ouvertures pratiquées dans les bâtiments des usines sont en forme de cercle. Une femme, c'est léger, c'est aérien, ça plane, ça élève les hommes, ça les met en apesanteur, ça les révèle à eux-mêmes, comme autant de lourdauds pachydermes  pourtant habités par le désir de voler….