Matt

 III. Mat

Mat était en train d’attacher sa moto, lorsqu’il la vit debout là-bas, à quelques mètres devant lui. C’était la jeune fille qui faisait, plusieurs soirs par semaine, l’accueil à la salle de sport. Il n’eut aucune hésitation à la reconnaitre et en fut surpris, car il ne croyait pas l’avoir observée assez pour l’identifier ainsi, au premier coup d’œil, et surtout de dos. Mais c’était elle, il n’en doutait pas. Quelque chose dans la posture : une détermination qui aurait pu ajouter à sa grâce, et qui ne créait que de la raideur. Comme si elle était d’abord une bête blessée. Qui souriait faux et vous suivait longtemps, de son regard triangulaire aux longs cils, l’air de dire : vous n’êtes qu’un macho comme les autres.

Les premiers temps il avait été attiré – à  présent il évitait de la regarder. Il n’empêche que là tout de suite, dans le crépuscule un peu pluvieux, il l’avait reconnue. Elle se tenait debout, son jeune dos raide, à la taille comme étranglée de colère, devant l’annonce. Cette annonce qu’il avait collée sans trop y croire, pour ne pas se dire, plus tard, qu’il n’aurait rien tenté.

Soudain il sursauta : elle venait de déchirer un coin du papier, et elle insistait, son geste était vigoureux, dans le mouvement son écharpe glissa, ses cheveux se répandirent, couronne odorante où crépitait une multitude de petites nattes. Elle tendit son coude en arrière et déchira encore, c’est-à-dire tira à elle, et il avait beau ne pas comprendre un tel geste et même lui en vouloir, Mat ne put s’empêcher, dans le même temps, d’en être émerveillé. C’est qu’elle paraissait si libre soudain, cette jeune fille qu’il avait toujours vue raide derrière son comptoir. Comme un corset invisible l’avait quittée. Partagé entre l’envie aller vers elle et lui demander compte de son geste, et celle d’aller vers elle et de se faire doucement reconnaitre, il manqua l’instant. Déjà elle était partie. Comme une biche noire, ou une flèche sombre. Alors qu’il tirait encore comme un con sur son casque intégral, une opération délicate parce qu’il devait d’abord ôter ses lunettes et éviter de râper son bracelet montre sur le rebord. Sans doute comme ça qu’il l’avait perdue, l’Eterna, à cause d’une râpeuse seconde d’inconscience.

Tant pis se dit-il, je sais bien où elle va, je n’ai qu’à lui emboiter le pas. Et il prit la direction de la salle de sport, au-dessus de la piscine.

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