Pour écrire cet épisode, je me suis inspirée de la photo de Jakob Tuggener.

tuggener affiche

IV. Reine

Reine court à présent, légère, sa longue robe s’envole derrière elle, laissant entrevoir la bordure blanche de ses leggings, qui dans l’ombre, rappellent la lumière d’’un jupon. Du moins c’est ce qu’ils rappellent à Mat qui la suit, sans aller trop vite, ne pas lui faire peur. Pourquoi un jupon ? ce n’est pas vraiment la génération de Mat, mais il y a cette photo de sa grand-mère Suzanne toute jeune et courant ainsi sur un chemin de campagne, Jacob aime ce cliché, c’est celui qu’il a tenu à faire encadrer sur la tombe de sa femme, les enfants n’étaient pas d’accord, alors ils ont flanqué ce cadre d’un autre, plus grand et brillant, contenant le visage de leur mère, plus sage, maquillé, apprêté. Mais à Mat, Jacob avait expliqué : elle me montre la voie, quand je la vois comme ça j’entends son rire, c’est important d’écouter le rire de la femme qu’on aime, une femme qui sait bien se moquer de toi saura bien te soutenir aussi, si tu n’as pas plaisir à écouter le rire d’une fille, mon fils, ne t’engage pas, ne t’engage pas.

Une autre fois il avait ajouté : et puis comme ça je me souviens d’elle vraiment, quand elle me sentait pas assez attentif, elle se dérobait, là tu vois je l’ai quittée des yeux trop longtemps, le temps que je guérisse elle s’était envolée derrière une maladie plus urgente que la mienne, fallait toujours qu’elle marche devant, qu’elle me mette à l’épreuve…

Mat croit entendre la voix vibrante de son grand-père à ses côtés, il a envie de sourire, Jacob a peut-être trop d’imagination mais c’est beau se dit-il cette tendresse, qui lui fait voir dans l’éclipse de sa femme une énième bouderie amoureuse.

Devant lui la jeune fille continue de courir de lampadaire en lampadaire, précédée et poursuivie par ses ombres, qui s’allongent et rétrécissent selon un rythme capricieux, mais dont Mat ne doute pas qu’il est rigoureusement scientifique. On dirait une danse, et Mat se dit qu’elle a bien fait de déchirer son affiche, de déchirer son espoir, si c’est pour lui offrir cela : un moment parfait. Alors il ne se dépêche pas de la rattraper, il reste à une distance suffisante pour bien la voir.

D’ailleurs se dit-il soudain, si elle a déchiré le bord de l’annonce c’est pour pouvoir l’appeler, oui la montre elle l’a trouvée, mais là tout de suite elle ne pouvait pas téléphoner, tout à l’heure quand il rentrera chez lui il aura son message, ou bien non, parce qu’il va quand même la rejoindre et lui expliquer. « La montre si vous l’avez trouvée, je vais vous emmener la rendre à mon grand-père. Et même si vous ne l’avez pas trouvée, je vais vous emmener. Parce qu’il sera heureux de vous connaitre. Une fille qui court comme vous, une fille avec votre visage, forcément il sera heureux de vous connaitre… »

Déjà il s’embrouille dans son discours, tant pis, il va y aller, il trouvera bien les mots.

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